Camus, Albert & Grenier, Jean
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full pour le dialogue et les entretiens ; l'émission comporte aussi des lectures d'extraits publiés de Camus (*L'Étranger*, *La Peste*, *Noces*), non reproduites ici au-delà de brèves citations
Core ideas
L'émission s'ouvre sur des lectures d'extraits d'œuvres déjà publiées de Camus — l'incipit de L'Étranger (1939), les premières pages de La Peste (1943) et un passage du Désert tiré de Noces — avant de laisser place au dialogue proprement dit entre Camus et son ancien professeur de philosophie au lycée d'Alger, Jean Grenier, qu'il a connu vingt-cinq ans plus tôt à l'âge de 17 ans. Camus retrace l'influence décisive de Grenier sur sa vocation d'écrivain : professeur qui, selon lui, jouait mal le rôle scolaire classique et le passionnait justement pour cette raison, Grenier lui fait découvrir son propre livre Les Îles, dont Camus dit qu'il a joué pour lui le rôle que Les Nourritures terrestres de Gide jouait pour d'autres jeunes gens de sa génération — à ceci près que, jeune « barbare » vivant en Afrique du Nord, il n'avait pas besoin qu'on lui apprenne à jouir de l'existence, mais plutôt à sentir puis à penser. Il loue la langue de Grenier, dont il dit qu'elle a su donner souplesse et musique au français depuis Chateaubriand et Barrès, et affirme que ce livre est directement à l'origine de ses propres ambitions littéraires.
Jean Grenier explique ensuite sa conception de l'homme, qu'il refuse d'appeler humaniste au sens habituel, jugé trop étroit et centré sur des figures privilégiées (le sage antique, le saint chrétien) : il se dit au contraire fasciné par les pensées d'Extrême-Orient, trop négligées selon lui, et situe l'humain entre deux pôles qui l'intéressent également, l'animal et le divin, cherchant à retrouver ce qu'il appelle les « doubles racines » de l'homme — naturelles et célestes. Camus, en réponse à une question sur la possibilité de qualifier Grenier de philosophe, défend l'idée que les professeurs de philosophie n'ont jamais reconnu comme philosophes ceux qui n'occupaient pas cette fonction officielle, malgré Platon, Descartes ou Spinoza, et affirme que Grenier, en posant les « questions dernières », mérite pleinement ce titre au sens fort, par-delà son statut de grand artiste.
La discussion se resserre sur la question du choix, du courage et de l'indifférence, thèmes centraux de l'œuvre de Camus : interrogé sur sa « philosophie du courage », Camus la relativise, disant plutôt chercher à éviter le risque face à la maladie, la vieillesse et la mort, tout en admirant ceux qui savent véritablement choisir plutôt que de rester, comme la plupart des hommes, « à cheval entre deux selles ». Il précise vouloir être dans l'indifférence sans y parvenir, cette indifférence lui apparaissant comme un des visages du divin, refusé à l'homme qui doit lui substituer fidélité et courage. Grenier, de son côté, se dit très mal à l'aise dans les questions sociales et refuse de définir l'homme uniquement par ses rapports à un milieu social ou biologique — une position qu'il assume comme un choix de vocation plutôt que comme un rejet de l'explication économique ou biologique, qu'il juge néanmoins être devenue « la tarte à la crème » de son époque, ajoutant que le rôle d'un philosophe est précisément de « déranger les lieux communs ». Camus établit une distance nette avec l'existentialisme, se disant gêné par la manière dont ce courant traite la question de la vérité : il affirme croire à l'existence d'une vérité, même sans savoir laquelle, et se montre sceptique sur l'idée qu'elle doive nécessairement être largement partagée, jugeant que tous ne sont pas également « dignes » de la chercher. L'entretien se referme sur une remarque de Camus interprétant la modestie de Grenier face au thème contemporain de la responsabilité individuelle absolue comme une position par vocation plutôt qu'orgueilleuse, Grenier préférant substituer au mot de justice ceux de miséricorde et de douceur.
Excerpts
“« Le livre de Grenier, Les Îles, a découvert pour moi une sorte d'univers de l'intelligence et de la sensibilité qui m'a touché directement [...] je trouve que depuis Chateaubriand et Barrès on n'avait pas écrit le français de cette manière-là [...] ce livre est à l'origine de mes propres préoccupations et de mes ambitions d'écrivain. »”
“« Ma conception générale n'est pas humaniste, parce que l'humanisme tel qu'on l'entend d'habitude correspond à une conception très étroite, très limitée de l'homme [...] ce qui m'a intéressé, c'est justement ce qu'il y avait chez l'homme d'animal et de divin. »”
“« Ce qui me gêne dans l'existentialisme, c'est justement la manière dont il traite le problème de la vérité [...] je crois à la vérité, et rien que cela, quand on croit à la vérité, cela vous sépare beaucoup des existentialistes. »”