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Maurois, André

écrivain, de l'Académie française

André Maurois - Grande conférence (La littérature et la vie)

Artesquieu · Dec 9, 2023

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Core ideas

Maurois ouvre en expliquant que le plan initial (résumer les conférences précédentes) était intenable : ses prédécesseurs ont davantage parlé de ce que la littérature leur avait apporté que du rapport entre littérature et vie. Fidèle à une leçon de Valéry, il pose alors deux questions : qu'est-ce que la vie (le monde extérieur et le monde intérieur) et qu'est-ce que la littérature (tout ce qui évoque, par les mots, une faible part de cette vie). Il se demande pourquoi les lecteurs, plongés dans la vie, lui font malgré tout une place dans leur budget et leur vie spirituelle, et répond d'abord par la reconnaissance : on aime se retrouver dans Proust (les réveils, la jalousie), découvrir des milieux inconnus (normaliens de Jules Romains, prêtres ouvriers de Cesbron), des pays disparus (Tchekhov, Saint-Simon), et sentir que l'homme est un « invariant ». On aime aussi sentir la vie de l'auteur derrière l'œuvre, comme la blessure cachée de Hemingway dans Le Vieil Homme et la mer ou les deuils de Hugo, et Maurois ajoute que l'artiste se sert consciemment de sa vie, jusqu'à rejouer des émotions anciennes, comme l'actrice dont les larmes, nées d'un vrai chagrin, deviennent un effet de métier.

Mais on ne demande pas à la littérature d'être identique à la vie : les plus beaux portraits sont ceux d'inconnus, et une bataille de Tolstoï n'est pas celle du soldat. La vie vécue se voit mal, parce qu'on y est mêlé ; l'œuvre permet la distance, la contemplation sereine et le retour sur ce qui s'efface. Deux exigences coexistent donc : que la vie soit présente et authentique (Racine émeut plus que Voltaire dramaturge, mais le Voltaire de Candide est vivant), et que l'œuvre soit ordonnée, intelligible, stylée — selon Bacon, « l'homme ajouté à la nature ». L'ordre doit cependant se faire oublier : l'idée doit s'incarner en personnages, images, mythes et garder une part d'obscurité, ce qui explique que Guerre et Paix l'emporte sur Résurrection, trop démonstratif. La grande musique, comme la grande littérature, se meut entre le bruit et l'ordre : un tumulte de sentiments vrais auquel une forme est imposée, ce qui nous réconcilie avec la vie (le Cimetière marin, Le Père Goriot, les belles biographies qui montrent des difficultés surmontées). Le travail de technique — les corrections de Hugo à Villequier, le choix des fleurs du bouquet — prouve que l'émotion apparemment spontanée est le produit d'une longue méditation.

Maurois aborde ensuite la question de la littérature engagée. Il rappelle Platon, qui voulait bannir ou censurer les poètes, et répond que le beau n'est pas le bien : on peut admirer le polyptique d'un peintre religieux sans partager sa foi, et un tableau pieux peut être laid. L'idée seule ne fait pas l'œuvre ; Tchekhov refusait de condamner les voleurs de chevaux, « l'affaire des tribunaux ». Il cite Sartre : Les Mains sales et Le Diable et le bon Dieu sont beaux parce que l'idée y est incarnée et obscure, alors que Les Chemins de la liberté souffre de son désir de prouver. Il refuse aussi l'« art pour l'art » de Théophile Gautier : les mœurs suivent parfois les livres (Werther, Indiana), et le rapport entre art et morale publique ressemble à celui des salaires et des prix. Dickens, Tolstoï, Hugo ont agi sur leur époque précisément parce qu'ils étaient de grands romanciers.

La véritable influence de la littérature sur la vie tient pour lui à trois choses : la catharsis aristotélicienne (le beau purifie les passions, jusqu'aux larmes heureuses d'une comédie de Marivaux), la fourniture de modèles (on parle d'amour comme les héroïnes de Racine ou de Giraudoux ; Herzog ou Saint-Exupéry élèvent leurs lecteurs ; Rodrigue, Werther, René, Julien Sorel ont façonné des jeunesses), et enfin un « devoir de vérité » — il ne demande pas à l'auteur d'être moraliste, mais d'être vrai, car la pensée des hommes se forme sur les témoignages des écrivains et une peinture fausse de l'autre (le prolétaire, le Russe, l'Américain) engendre des actions mal adaptées, voire, suggère-t-il, certaines horreurs du monde concentrationnaire. Après Hegel, il distingue l'art grec et classique (beauté olympienne) de l'art romantique et chrétien (qui accueille la laideur au service d'une beauté spirituelle, comme chez Mauriac ou Graham Greene).

La conclusion est un diagnostic de son temps (1953) : les jeunes écrivains peinent à trouver des valeurs de remplacement ; l'« absurde » de Camus, noble stoïcisme, reste une doctrine de résignation, et Maurois oppose à ceux qui disent que l'homme n'est pas chez lui sur terre l'idée que le monde est l'ordre même. Le lecteur ordinaire lit de moins en moins parce qu'il ne trouve plus dans les livres le sentiment d'un temps bien employé, ni une direction de vie. Balzac, Proust, Hugo, Tolstoï n'ont jamais « jeté l'éponge » : Balzac est un écrivain tonique, qui peint des monstres tout en croyant possible une entente des meilleurs. L'art ne peut être divorcé de la vie, dont la fonction est d'élever la vie à la dignité de la pensée en lui donnant une forme ; ce n'est pas la littérature engagée qui rend meilleur, mais la beauté poétique, qui arrache un instant aux petitesses et réunit les spectateurs (il évoque Lorenzaccio). Le mauvais art coupe l'homme du monde sans lui en proposer un meilleur ; le plus grand renoue le « lien nuptial » (mot de Gabriel Marcel) en disposant l'esprit à recevoir le réel et en marquant le réel du sceau de l'esprit.

Excerpts

“« La littérature, c'est l'esprit ajouté à la vie [...] vous demandez que la vie soit présente, que les passions soient authentiques, parce que si vous sentez que l'artiste est absent de son œuvre, qu'il n'y croit pas lui-même, alors vous n'êtes pas ému. Mais deuxièmement vous demandez que le livre ou la pièce soit construit, ordonné, intelligible, ce que la vie n'est pas : la différence entre la vie et un beau livre, c'est la différence entre un édifice et un amas de décombres. »”

“« Ce serait une grande erreur de croire que la littérature engagée puisse être efficace si elle n'est en même temps belle, et il est très difficile qu'elle soit belle si elle est trop complètement engagée. Je dis difficile, non pas impossible, mais une idée ou une doctrine, pour atteindre à la beauté, doit être incarnée. L'idée seule ne fera pas l'œuvre d'art. »”

“« J'exige d'un auteur non qu'il soit un moraliste, et moins encore un immoraliste, ce qui est un puritanisme à rebours. J'exige qu'il soit vrai. Les hommes empruntent aux livres une grande partie de leurs idées sur le monde, leur expérience personnelle étant nécessairement limitée [...] une description fausse engendre des actions mal adaptées. »”