Ensler, Eve
▶ Watch on YouTubeCore ideas
Eve Ensler présente son récit Pardon, écrit sous la forme d'une lettre fictive et posthume de son père, mort trente et un ans plus tôt sans jamais reconnaître les abus sexuels et les violences qu'il lui a fait subir dès l'âge de cinq ans. Elle explique avoir voulu, à travers ce texte publié en plein procès de l'affaire Weinstein, comprendre comment un homme par ailleurs brillant, puissant et adoré — décrit comme un « golden boy » de sa propre famille — a pu devenir ce qu'elle appelle un « homme ombre » : elle avance que l'incapacité de son père à recevoir ou exprimer de la tendresse dans son enfance (illustrée par l'anecdote d'un oisillon qu'il n'a pas eu le droit de garder, puis de pleurer) l'a rendu incapable de gérer l'amour inédit ressenti pour sa fille, ce sentiment se transformant selon elle en pulsion sexuelle faute d'autre langage émotionnel disponible. Elle insiste sur le fait que cette explication n'est en rien une justification, mais une tentative de comprendre le mécanisme par lequel des hommes en apparence intègres deviennent des prédateurs.
Elle revient aussi sur le rôle de sa mère, décrite comme formant avec son père un couple modèle de façade inspiré du cinéma hollywoodien, mais dépendante financièrement et ayant fini par admettre, des années plus tard et après un travail thérapeutique, avoir « détourné le regard » pour ne pas perdre sa position sociale — un aveu qu'Ensler distingue explicitly des excuses jamais reçues de son père. Elle relie l'ampleur de sa propre reconstruction — via l'écriture, l'imagination et l'engagement militant — à sa capacité de résistance déjà manifeste enfant face à l'injustice, et généralise, à partir de son expérience, sur la manière dont l'éducation des garçons à réprimer toute vulnérabilité émotionnelle produirait, selon elle, une colère refoulée pouvant se retourner en violence.
L'entretien se poursuit avec Sophia Aram, qui revient sur la genèse des Monologues du Vagin (1996) : Eve Ensler raconte être partie d'une curiosité personnelle et de conversations informelles avec des femmes sur leur rapport à leur propre corps, avant de découvrir, en tournée, qu'une immense majorité des spectatrices venaient plutôt lui confier des expériences d'abus et de harcèlement sexuel — donnant naissance, selon elle, à un mouvement plus large de libération de la parole. Sophia Aram lit un extrait du texte (« Mon vagin est en colère ») dénonçant l'inconfort des examens gynécologiques et la pudibonderie autour de l'hygiène intime, et les deux femmes discutent de la réception universelle mais culturellement variée du spectacle à travers le monde, ainsi que du tabou entourant les règles, qu'Ensler et Aram comparent à la valorisation sociale accordée aux attributs masculins.
Excerpts
“« Mon père a soudain ressenti tous ces sentiments face à cette petite fille et il a été submergé, mais parce que personne n'a jamais été tendre avec mon père [...] il n'avait aucune possibilité de négocier ses sentiments, et donc immédiatement c'est devenu sexuel. »”
“« Elle m'a dit, après avoir fait vraiment une réflexion profonde : je t'ai sacrifiée, je ne pouvais pas supporter l'idée d'être à nouveau pauvre [...] je voulais garder ma position, je savais que j'étais sacrifiée. »”
“« Pourquoi cet horrible drap en papier qui crisse quand je m'allonge dessus, pourquoi ces gants de caoutchouc, pourquoi cette lumière aveuglante en plein dans ma figure [...] on ne pourrait pas m'envelopper dans un délicat velours violet, m'allonger sur une couverture de plumes et de coton, et chauffer le bec de canard ? »”