Michéa, Jean-Claude
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Core ideas
Après une présentation de son parcours (famille communiste et résistante, enseignant de philosophie à Montpellier, adhérent puis ancien du Parti communiste qu'il a quitté en 1976 après des séjours en Union soviétique), Michéa commente deux disparitions. Il juge caricaturales les critiques médiatiques d'Hugo Chávez, dont il salue la volonté d'alphabétiser et de sortir le peuple de la misère, sans partager ses pratiques, et note qu'on a le mot « démagogue » pour flatter le peuple mais pas pour flatter les élites. Il salue le courage de Stéphane Hessel, qui a remis l'indignation au premier plan, mais regrette son « citoyen sans frontières » : ne pas voir que la mondialisation est l'avancée logique du capitalisme fait, dit-il, de Gérard Depardieu un excellent disciple. Il revendique l'idée originelle du communisme (« quelque chose qu'ils partagent en commun en dehors du fait qu'ils sont des consommateurs sur le marché ») tout en jugeant que se rassembler sous ce mot serait aujourd'hui catastrophique, et il cite George Orwell comme modèle d'esprit libre : dire la vérité même si un adversaire peut s'en servir (contre la tradition qui conduit à « ne pas désespérer Billancourt »).
Sa thèse centrale est que le libéralisme est « indissolublement » économique, politique et culturel : né de la volonté de sortir des guerres de religion, il suppose un État neutre du point de vue des valeurs, qui privatise morale, philosophie et religion et laisse chacun vivre comme il l'entend. Tant que subsistait une homogénéité culturelle et des « références communes » (une convivialité), la limite de ma liberté ne posait pas de problème ; mais, à mesure que la société se complexifie, la logique du libéralisme culturel conduit à considérer toute norme comme une construction arbitraire, d'où une « fuite en avant perpétuelle » (il cite des exemples comme des écoles de prostitution en Espagne, la location de son corps ou le commerce d'organes) qui trouve finalement son point d'arrêt dans les valeurs de l'économie de marché (« lorsqu'il s'agit d'argent, tous les hommes sont de la même religion », citant Voltaire). Il en tire que la gauche, en acceptant le libéralisme culturel, a rompu avec son héritage socialiste. L'État neutre est aussi, selon lui, un État gouverné par des experts invoquant la « science » (les économistes qui n'ont pas prévu la crise de 2008).
Michéa critique ensuite l'idéologie du progrès, qu'il distingue de progrès concrets (« je préfère aller chez le dentiste en 2013 qu'en 1923 ») : version profane de la Providence, elle prend aujourd'hui la forme du culte de la croissance, illimitée dans un monde aux ressources limitées (terres rares, mode de vie américain moyen qui demanderait plusieurs planètes). Il rappelle qu'au XIXe siècle la droite était le parti de l'ancien régime, de l'Église et de l'alliance du trône et de l'autel, tandis que la gauche libérale et républicaine incarnait le progrès contre la tradition ; aujourd'hui, le capitalisme est un « monde révolutionnaire » qui fait reculer toutes les limites morales et naturelles, et la gauche aurait perdu de vue que son adversaire n'est plus l'ancien régime. Un reportage donne la parole à un étudiant en philosophie, fils de communistes, qui a voté pour le PCF puis rejoint le Front national, qu'il juge défendre mieux les valeurs sociales de la « vieille gauche » face à une gauche « immigrationniste » et ultralibérale ; Michéa y voit la confirmation de ses analyses (une gauche et une droite d'accord sur le libéralisme économique, des classes populaires sans offre politique : 37 % de Français ne se disent ni de gauche ni de droite, selon un sondage cité), reprend le mot de Jean-Pierre Vernant (le vide laissé par la gauche est comblé par l'islam radical ou des partis populistes) et juge que Bernard Tapie, en traitant les électeurs du FN de « salauds », a « donné une fois pour toutes les clés » de l'échec de la gauche.
Excerpts
“« Le libéralisme, qui est la philosophie ou la théologie officielle de notre monde, se forme au XVIIIe siècle, et dès le départ il a toujours été indissolublement un libéralisme économique, un libéralisme politique et un libéralisme culturel. [...] Le libéralisme culturel finit toujours par trouver son camp d'arrêt dans l'économie de marché : lorsqu'il s'agit d'argent, tous les hommes sont de la même religion. »”
“« Je ne rejette pas la notion de progrès lorsqu'on la prend au cas par cas : je préfère aller chez le dentiste en 2013 qu'en 1923. Mais l'idéologie du progrès, c'est au fond la version profane de la Providence religieuse, un sens de l'histoire qui se développe indépendamment de la volonté des hommes et qui nous conduit automatiquement vers une vie toujours meilleure, et la forme sous laquelle elle est aujourd'hui diffusée, c'est le culte de la croissance. »”
“« Orwell n'avait jamais peur de dire ce qu'il pensait, et si ce qu'il pensait se retrouvait chez un auteur de droite, pour lui c'était un problème secondaire. [...] L'intellectuel de gauche, disait Orwell, ça me rend malade : c'est toujours celui qui dit que si la vérité fait le jeu de l'adversaire, alors il ne faut pas la dire, et au besoin il faut mentir. »”