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Chancel, Jacques

animateur de radio et de télévision, créateur de « Radioscopie » et du « Grand Échiquier »

Jacques Chancel - Entretien (Le Tête-à-tête)

Artesquieu · Apr 6, 2026

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Core ideas

Chancel commence par se présenter comme un véritable homme de la maison de la Radio (plus de vingt ans sur place, débutant à l'émission féminine avant que Roland Dhordain ne le pousse à inventer sa propre émission, qui deviendra « Radioscopie » — conçue simplement comme l'envie de parler avec quelqu'un pendant une heure chaque jour, sans publicité, sans télévision ni musique pour interrompre). Interrogé sur les raisons d'un « Dictionnaire amoureux » consacré à la télévision plutôt qu'à la musique, à la littérature ou à l'Indochine (où il passa une dizaine d'années comme jeune correspondant de guerre, « bébé » de Lucien Bodard), Chancel affirme avoir volontairement couvert toutes les époques, y compris la nôtre, refusant la nostalgie réflexe du « de mon temps » qu'il trouve de mauvais goût ; il se décrit comme un « zappeur » professionnel qui a découvert la télévision relativement tard, seulement à son retour d'Indochine, guidé vers un rapport sérieux au médium par Pierre Dumayet (« Lecture pour tous ») et Pierre Desgraupes, qu'il présente comme un écrivain sous-estimé mais véritablement doué.

Un long passage revient sur l'entretien écrit (jamais diffusé) que Chancel mena en 1958 avec Louis-Ferdinand Céline à Meudon — l'une des séances historiques aux côtés des entretiens de Céline avec Dumayet, Desgraupes et Louis Pauwels —, entretien que Chancel a limité, dans le Dictionnaire, aux propos de Céline sur la télévision proprement dite, bien qu'ils aient aussi abordé la politique et son antisémitisme. La description que fait Céline de la télévision comme « un prodigieux moyen de propagande et d'abêtissement » pousse Chancel à un accord partiel : il dit ne pas pouvoir se passer lui-même de l'image (laissant un écran allumé sans le son pendant qu'il travaille la nuit, à l'affût des informations), fait l'éloge des émissions d'actualité et de débat politique précisément comme spectacle (il aime regarder des « furieux » politiques se déchirer à l'antenne puis s'embrasser aussitôt après), mais affirme la vraie fonction sociale de la télévision — compagnie pour les personnes isolées, information pour ceux qu'elle seule atteint — tout en balayant, avec insistance, l'importance qu'aurait internet pour lui personnellement. Il soutient que l'obsession de l'audimat a corrompu le jugement en matière de programmation : on ne dit plus d'une émission qu'elle est bonne ou mauvaise, seulement qu'elle fait de l'audience ou non, et il impute les échecs de grille (« un programme mal programmé ») à la confusion entre le programmateur (une figure de chef de gare) et le véritable auteur du programme (celui qui l'a réellement inventé).

Chancel se souvient de ses propres choix de programmation à Antenne 2 — associant « Apostrophes » de Bernard Pivot au ciné-club de Claude-Jean Philippe le vendredi soir, aux côtés des « Dossiers de l'écran » le mardi et de son propre « Grand Échiquier » le jeudi —, opposant ce rythme hebdomadaire délibéré à la programmation de variétés homogénéisée d'aujourd'hui, où les mêmes vedettes, faisant la promotion du même album ou du même livre, apparaissent simultanément sur des chaînes concurrentes. Il insiste sur le principe qui était le sien au « Grand Échiquier » : ne jamais laisser les invités se livrer à de la pure autopromotion (refusant les demandes de chanter tel titre précis d'un nouvel album), mais construire l'émission autour d'une véritable hospitalité et d'un véritable échange — citant le chef d'orchestre Herbert von Karajan qui, disposant d'une totale liberté pour amener qui il voulait, présenta une Anne-Sophie Mutter âgée de 12 ans puis, une autre fois, un Yo-Yo Ma âgé lui aussi de 12 ans, tous deux devenus par la suite de grands solistes internationaux ; et décrivant un numéro réunissant Yehudi Menuhin et un millier de violoneux écossais, ainsi qu'un autre où le chef Lorin Maazel fit sortir son propre premier violon pour accompagner en personne le chanteur Serge Lama, tandis que le pianiste Arthur Rubinstein aurait jugé ce mélange de pop et de classique frivole (« des petites conneries »).

Chancel défend son propre principe de travail : une hospitalité sans restriction envers ses invités quelle que soit leur appartenance politique, incluant explicitement des figures controversées. Il se souvient avoir ouvert son entretien avec Lucien Rebatet — qu'il admirait comme critique littéraire et cinématographique et dont il considérait le roman Les Deux Étendards comme une œuvre majeure — en le confrontant directement à l'antenne à ses écrits antisémites des Décombres (« vous écrivez qu'à l'âge de 15 ans il fallait exterminer tous les juifs »), avant de poursuivre l'entretien ; il applique la même logique pour justifier l'invitation aujourd'hui de figures comme Dieudonné ou Tariq Ramadan, présentant le refus d'interviewer quelqu'un comme un compromis politique en soi. Il raconte une anecdote directe sur la censure : l'invitation de l'abbé traditionaliste Laguérie, de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, lui vaut un coup de téléphone du cardinal Jean-Marie Lustiger exigeant l'annulation de l'entretien ; Chancel refuse, le cardinal en appelle alors au directeur des programmes d'Antenne 2 puis au président Arthur Conte, qui soutiennent tous deux la liberté éditoriale de Chancel — une histoire qu'il utilise pour affirmer que la censure, dans sa carrière, n'a jamais existé que sous forme d'autocensure chez les autres, puisque quiconque aurait eu l'audace de prendre les mêmes risques aurait pu, selon lui, faire de même.

Chancel se souvient du sommet de son partage d'audience : avoir opposé directement une retransmission du Philharmonique de Berlin dirigé par Karajan à un match de Coupe du monde Italie–Brésil, et obtenu une égalité d'audience — un fait dont il est fier sans vouloir se vanter d'audimat en général — et déplore qu'aucune émission moderne n'offre au public un rendez-vous comparable pour la musique classique, comme le faisait autrefois « Le Grand Échiquier » (il se targue, mi-sérieusement, d'avoir inspiré aux parents du violoniste Renaud Capuçon, eux-mêmes non-musiciens, l'idée d'élever leur fils au son de l'émission). Il distingue l'époque de la télévision en direct, improvisée et non montée, dans laquelle il a travaillé — se rappelant Michel Serrault manquant de mettre le feu à un studio en direct en faisant cuire des œufs sous un piano à queue pendant une répétition, épisode qu'il traite comme un pur moment de joie télévisuelle plutôt que comme une crise — de la programmation entièrement préenregistrée et montée d'aujourd'hui, que le public, dit-il, sait désormais repérer et qu'il juge intellectuellement malhonnête, en particulier dans les émissions de débat où les invités sont coupés en plein milieu d'une réponse pour des raisons de rythme.

Interrogé sur sa méthode d'entretien à travers quelque 6 800 invités de « Radioscopie », Chancel attribue ses résultats à des silences calculés (laisser un invité se débattre vers une réponse plutôt que de le secourir, comme avec un interviewé bègue qui, en se réécoutant, fut ravi de découvrir qu'il avait en réalité longuement parlé), à une courtoisie calculée préférée à la confrontation (soutenant que l'hostilité referme un sujet, tandis que la courtoisie — même une courtoisie « vicieuse » — le fait s'ouvrir), et à la persévérance (revenir plus tard dans l'heure sur une question d'abord esquivée). Il nie avoir jamais cherché consciemment à « séduire » ses invités pour les emmener sur un terrain imprévu, mais relève que la religion revient comme un thème récurrent, surgissant spontanément aussi bien chez les incroyants convaincus que chez les croyants, tout en démentant avoir jamais littéralement demandé à Jean Rochefort « et Dieu dans tout ça ? », malgré la légende tenace. Il déplore que Gustave Thibon — philosophe paysan autodidacte qu'il a interviewé et qu'il considère comme l'un des plus grands esprits de son époque, capable de réciter des poèmes en anglais, en allemand, en espagnol et en italien — soit aujourd'hui largement oublié.

Évoquant sa propre jeunesse en Indochine, Chancel parle sans détour de sa consommation d'alcool de l'époque (des « perroquets » avant le café du matin) et d'une accoutumance à l'opium de plusieurs mois, commencée dans des fumeries somptueuses aux tentures rouges tenues par des métis de Hong Kong, et interrompue au bout de trois mois lorsqu'un ami (mort plus tard d'une syphilis contractée là-bas, incapable de rentrer en France) l'en dissuada ; il note l'effet réputé de l'opium, qui détruirait la puissance masculine tout en épargnant, dit-on, les femmes. Il raconte aussi la cofondation d'Antenne 2 avec Marcel Jullian, cinq semaines de travail à deux seuls, sans bureau, sans secrétaire ni téléphone, avant de recruter une équipe, et la réinvention de la couverture télévisée du Tour de France (avec Robert Chapatte) en remplaçant les plans fixes du peloton par des prises de vue aériennes en hélicoptère et un repérage préalable de la route par Jean-Paul Ollivier, mettant délibérément en valeur la campagne française elle-même — un changement auquel il attribue la popularité large et intergénérationnelle des retransmissions du Tour depuis lors.

Chancel revient sur une célébrité venue relativement tard (contrairement à Pivot), mais se souvient avoir été réellement célèbre en Indochine dès l'âge de 18 ans grâce à son émission « Récréation » sur Radio France Asie et à ses reportages, diffusés à quelque trente millions d'auditeurs sur un réseau trilingue (français/anglais/chinois) ; il se rappelle un moment gênant où, reconnu et applaudi sur le Tour de France aux côtés de Dustin Hoffman, il se sentit embarrassé d'être célébré au même titre qu'une véritable star internationale du cinéma. Il distingue l'orgueil (qu'il considère comme une force professionnelle nécessaire) de la vanité (qu'il nie avoir jamais eue), et cite la maxime forgée par son père pendant la guerre — « n'oublie pas de vivre » — comme le principe directeur de son propre journal publié en quinze volumes, dont il dit qu'il omet délibérément les excès de confession qu'il reproche à des diaristes comme Julien Green (qu'il a un jour interpellé pour y avoir consigné de petites maladies sans intérêt), au profit d'une version plus proche de ce qu'il admire dans les journaux délibérément théâtraux et sans filtre de Marc-Édouard Nabé, que Chancel a défendu sur « Radioscopie » quand peu d'autres médias voulaient l'accueillir.

L'entretien se referme sur la littérature : Chancel crédite son père et un oncle (inspecteur des Eaux et Forêts ayant passé cinquante ans en Indochine) de l'avoir poussé vers une lecture sérieuse avant ses 18 ans, se rappelant ses premières difficultés avec Proust (abandonné vers la page 30 avant d'y revenir pour le terminer, le qualifiant d'immense écrivain) et une difficulté similaire avec Belle du Seigneur d'Albert Cohen, et se souvient de séjours d'enregistrement d'une semaine chez Cohen à Genève, chez Marguerite Yourcenar dans le Maine, et avec Jorge Amado — relevant le témoignage d'un biographe selon lequel Yourcenar aurait ensuite parlé de lui avec chaleur, en contraste marqué avec le dédain qu'elle aurait manifesté envers son interviewer Matthieu Galey.

Excerpts

Sur la confrontation, à l'antenne, avec les écrits antisémites de Lucien Rebatet avant de poursuivre l'entretien :

“J'ai commencé l'émission en lui disant : 'Monsieur, je ne peux pas oublier que dans Les Décombres vous écrivez ceci : je savais déjà à l'âge de 15 ans qu'il fallait exterminer tous les Juifs.' À partir de ce moment-là, la conversation devient différente.”

Sur les raisons de son refus d'annuler l'entretien avec l'abbé Laguérie malgré l'appel téléphonique d'un cardinal :

“Monseigneur, on ne m'a jamais interdit quoi que ce soit... La direction des programmes a répondu : Jacques Chancel fait ce qu'il souhaite. Arthur Conte a dit : non, on laisse toute liberté à Chancel.”

Sur la maxime paternelle forgée pendant la guerre, devenue le fil directeur de ses journaux :

“Mon père m'a dit : tu as souffert, comme j'ai souffert. À partir de cet instant, c'est un engagement qui doit tenir : n'oublie pas de vivre. Depuis ce moment-là, je suis en sursis, et je n'ai jamais oublié de vivre.”