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Châtelet, François

philosophe

François Châtelet - Une histoire de la raison (Ep. 12) : Kant, penseur de la modernité

Artesquieu · Nov 3, 2023

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Core ideas

Châtelet présente Kant comme le penseur qui réunit les deux rameaux examinés dans les épisodes précédents : d'un côté la réflexion sur la connaissance, à partir des découvertes de Newton (et peut-être de Lavoisier) comme Descartes avait réfléchi à partir de Galilée ; de l'autre la réflexion morale, juridique et historique sur la conduite individuelle et collective. Il rappelle les trois Critiques (raison pure 1781, raison pratique 1787, faculté de juger 1790), dont seules les deux premières seront traitées, et situe Kant à la fin de l'Aufklärung, déjà en train de la dépasser.

Pour comprendre cette position, il décrit l'âge des Lumières : des penseurs militants (Voltaire, Rousseau, Diderot, d'Alembert) décident de se fier à la seule « lumière naturelle », opposée à la lumière surnaturelle des métaphysiciens et des théologiens, pour libérer l'homme de la nature (maîtrise technique), des ténèbres (la superstition, que Voltaire distingue de la religion), des passions et de la tyrannie des coutumes et des pouvoirs. Il évoque les sociétés savantes de petites villes et l'Encyclopédie, qui décrit avec le même soin le travail de l'ébéniste, la critique de notions théologiques et le résumé de Spinoza, et les « despotes éclairés » alliés du mouvement. L'idée dominante est celle du progrès et de la perfectibilité ; Kant, selon lui, y adhère avec modération et profondeur, avec un programme moins ambitieux que la « maîtrise de la nature » cartésienne mais plus ambitieux pour l'homme.

Sur le plan philosophique, le XVIIIᵉ siècle est à la fois l'héritier et le critique de Descartes, qui a légué deux messages divergents : une apologie de la science et de la maîtrise de la nature, mais en conservant le vocabulaire théologique et classique (idées innées, « semences de vérité » placées par Dieu). Les empiristes retournent contre lui sa propre méthode (ne rien admettre pour vrai sans évidence), tandis qu'un cartésianisme d'école engendre des penseurs comme Spinoza ou Leibniz. Hume en est le critique le plus radical : toute connaissance vient de l'expérience, et la cause n'est jamais perçue comme raison de l'effet, seulement comme antécédent constant que l'habitude érige en raison (exemple des billes de billard ; l'angle de réflexion pourrait aussi bien être la moitié de l'angle d'incidence). Châtelet illustre ce point avec la querelle des « forces vives » : Descartes déduit de la perfection divine une loi simple (masse × vitesse), mais Leibniz, expérimentant avec des boules élastiques, trouve la dépendance de la vitesse au carré, ce qui montre que c'est la nature expérimentée qui ordonne et non une pensée préalable : il n'y a pas un ordre unique et rationnel du monde, mais des ordres à comprendre.

L'audace de Kant, conclut Châtelet, est de poser une question que personne n'avait radicalisée depuis Platon : non plus « comment se fait-il que l'homme se trompe ? » (question de l'erreur, parallèle à celle du péché pour les théologiens), mais « comment se fait-il qu'il y a du vrai ? ». L'attitude « critique » consiste à partir du fait que la pensée a élaboré des mathématiques, une physique (l'édifice newtonien) et une métaphysique, et à demander à quelles conditions cela est possible : comment concevoir le sujet connaissant et l'objet connu pour qu'il y ait connaissance. Châtelet annonce que l'épisode suivant abordera la Critique de la raison pure.

Excerpts

“« La lumière naturelle s'oppose à la lumière surnaturelle, c'est-à-dire aux explications métaphysiques. Le XVIIIᵉ siècle, c'est le siècle des philosophes, les philosophes s'opposant non seulement aux théologiens mais encore aux métaphysiciens, à ceux qui continuent, comme les successeurs de Descartes, à emprunter leurs concepts à la pensée théologique. Les philosophes des Lumières sont des gens qui n'ont confiance que dans l'expérience. »”

“« Kant a l'audace exceptionnelle de poser la question : comment se fait-il qu'il y a du vrai ? Jusqu'ici les philosophes, et en particulier les grands métaphysiciens classiques, Descartes, Spinoza, Malebranche, Leibniz, ont en quelque sorte tenu pour évident qu'il y ait du vrai. [...] La question était celle de l'erreur : comment se fait-il que l'homme se trompe ? »”

“« Quelque chose étant donné, se demander à quelles conditions ce donné est donné, et donné comme ceci plutôt que comme cela. Kant prend donc pour point de départ dans sa théorie de la connaissance le fait que la pensée humaine a élaboré la mathématique, la physique, [...] et la métaphysique, et il passe ces activités au crible de sa réflexion. »”