Guitry, Sacha
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Guitry s'explique d'abord sur le titre de ses émissions, « Des histoires et de l'histoire » : pour lui, il faut considérer comme personnages historiques tous les grands hommes de la France, y compris les créateurs, et il ne comprend pas qu'on intitule « histoire de France » un livre qui ignore Rabelais, Corneille, Voltaire, Fragonard et Berlioz. Il affirme que les Essais de Montaigne sont plus solides que les ouvrages de Vauban (« le temps, ni le progrès, ni les éléments ne peuvent rien contre eux »), que Tartuffe vaut telle victoire sur les Espagnols, et que la parution de Pantagruel, la première représentation du Cid, la découverte du radium et la première exposition de Claude Monet sont de grandes dates de l'histoire de France, car le génie est « invulnérable quand il s'inscrit avec des chiffres ou des mots » : on a pu brûler Jeanne d'Arc, non détruire Pascal et Lavoisier.
Il raconte ensuite Claude Monet, qu'il dit avoir bien connu et dont il intitulerait la vie « La vie exemplaire de Claude Monet ». Monet se levait avec le soleil et se couchait avec lui, sans jamais fermer les rideaux de sa chambre, « dévorait des yeux la nature » ; il donnait des exemples plutôt que des conseils, et ses principes étaient de négliger l'opinion de ceux qu'on n'admire pas, de poursuivre sa tâche « en dépit de la haine » et de mépriser la médiocrité, avec un « orgueil somptueux ». Guitry le décrit moins en paysan qu'en « grand seigneur rural », raffiné, qui découpait la volaille avec une belle main, qui refusait de couper une fleur de son jardin « le plus beau du monde », avec sa maison à Giverny « sacrée » et fermée aux intrus, ses Cézanne, Renoir, Manet, Sisley et la lettre de Mallarmé au « Monsieur Monet, que l'hiver ni l'été sa vision n'habite en peignant Giverny ». Il évoque le mot « impressionniste » inventé par dérision à partir de la toile Impression par le critique Albert Wolff au Figaro, qui parlait d'artistes jetant au hasard des couleurs « comme des fous ramassant des cailloux et se figurant avoir trouvé des diamants ». L'œuvre de Monet fut « stupidement, grossièrement, ignoblement critiquée », puis portée aux nues par Mirbeau et Clemenceau ; pour Guitry, il n'est comparable qu'à Vermeer, mais « plus subtil encore » : « il a peint l'air qui passe entre lui-même et le motif ».
Monet n'avait pas de conversation, répondait par oui ou non, avait de l'ironie dans les yeux, et racontait ce qu'il avait vu « brièvement, presque brutalement », sans chercher l'effet. Guitry rapporte plusieurs mots : sa détestation de « Monsieur Bonaparte » (nom mal transcrit, sans doute un peintre académique) pour avoir tourné le dos à l'Olympia de Manet devant le président Loubet ; sa réponse au ministre des Beaux-Arts qui lui demandait en 1923 un tableau pour le Louvre : il choisit Le Déjeuner sur l'herbe « parce qu'elle m'a été refusée au Salon de 1887 » ; l'anecdote des Américains qui lui demandent un pinceau et le pinceau qu'il lui donne. Il raconte la fin : Monet, à 82 ans, atteint dans « l'organe le plus précieux », ses yeux (« mon pauvre ami, je ne vois plus le jaune »), se couche pour ne plus se lever ; Clemenceau, prévenu en Vendée, traverse 500 km en voiture en criant à son chauffeur « plus vite », arrive à temps, passe deux jours dans la chambre voisine, et quand l'employé des pompes funèbres veut recouvrir le cercueil du drap noir, il arrache un rideau de toile fleurie à la fenêtre et couvre lui-même le cercueil : « Non, pas de noir pour Monet : le noir n'est pas une couleur ! » Guitry termine par des mots de peintres et de gens d'esprit : Ingres (« il n'y a pas de dessin correct ou incorrect, il y a un dessin beau ou laid »), la réplique d'Ingres à Raffaëlli, Forain à une vieille coquette (« feu ! »), Delacroix à un critique (« qu'est-ce que vous en savez ? »), Rodin et Monet qui se disputent la préséance à table (« tu es le plus vieux » / « non, toi »), et un artiste (nom mal transcrit) devant des cariatides gigantesques (« on les dégonfle »).
Excerpts
“« Comment peut-on se flatter d'expliquer la France, et ses misères, et sa grandeur, alors qu'on donne plus d'importance à Monsieur de Louvois qu'à l'immortel Pasteur ? [...] Le génie est invulnérable quand il s'inscrit avec des chiffres, avec des mots : et si l'on peut, hélas, brûler Jeanne d'Arc, du moins ne peut-on pas détruire Pascal et Lavoisier. »”
“« Ce qui différencie cet homme de la plupart des humains que j'ai jusqu'ici rencontrés, c'est que les autres vous donnent volontiers des conseils, tandis que Claude Monet vous donnait constamment des exemples. [...] Il n'est comparable qu'à Vermeer, mais plus subtil encore que le maître de Delft : il a peint l'air qui passe entre lui-même et le motif. »”
“« Quand l'homme des pompes funèbres voulut recouvrir le cercueil du voile noir traditionnel, Clemenceau le lui prit des mains en disant : "Non !" Il arracha un des rideaux de toile fleurie à la fenêtre, et lui-même en recouvrit le cercueil du grand peintre en disant : "Pas de noir pour Monet : le noir, ce n'est pas une couleur." »”