MNEMOSYNEv0.1.2563

Podcasts/Artesquieu/Houellebecq, Michel

Houellebecq, Michel

écrivain, auteur de Extension du domaine de la lutte, Maurice Nadeau, 1994, après Rester vivant, un essai sur Lovecraft et un recueil de poèmes, La Poursuite du bonheur

Michel Houellebecq - Entretien : "Extension du domaine de la lutte" (1994)

Artesquieu · Jun 9, 2022 · partial coverage

▶ Watch on YouTube

Coverage note: full (entretien d'environ 25 minutes ; sous-titres YouTube automatiques sans ponctuation, avec de nombreuses erreurs de reconnaissance ; les passages incertains sont omis ou hédgés)

Core ideas

Dire la vérité, même désagréable. L'animateur part d'une phrase de Rester vivant (« la société où vous vivez a pour but de vous détruire »), un livre qui parle de courage et prend la forme d'une « méthode ». Houellebecq explique qu'il faut du courage pour dire la vérité, surtout désagréable, qu'attaquer le monde est facile mais que pour dire des choses en profondeur « il ne faut pas épargner » ; les lecteurs qui lui disent qu'il a raison l'encouragent à continuer. Il se décrit comme obsessionnel (il répète inlassablement quand l'interlocuteur ne comprend pas) et dit ne pas pouvoir écrire de pure fiction : tout est fragments écrits sans plan, qu'il organise ensuite autour d'un sens, le titre intervenant tard pour « cristalliser » ; il écrit pour tenir sa vision du monde à distance (« le monde revient toujours »), il aimerait en finir avec lui pour retourner à des rêveries qui n'apparaissent que dans quelques poèmes.

Titres ironiques, refus du pessimisme. Ses titres (Rester vivant, La Poursuite du bonheur, Extension du domaine de la lutte, le prochain sera « Le sens du combat ») sont directs et ironiques, à ne pas lire au premier degré : il est « très anti-libéral » et voit dans la « poursuite du bonheur » de la constitution américaine un chemin vers un « carnage plus ou moins policé ». Il ne veut pas être un pessimiste systématique : il agace par les pessimismes de type Cioran ou le retour des stoïciens et moralistes du XVIIe siècle (« vérités partielles », faciles à exprimer brillamment), préfère saint Paul aux stoïciens, Schopenhauer qui se livre à l'enthousiasme dès qu'il rencontre quelque chose d'heureux (la compassion) ; le cynisme lui répugne. Il tient à laisser ouverte une possibilité d'optimisme, comme un « pari pascalien ».

Un narrateur lucide mais déprimé. Le narrateur (un cadre moyen informaticien, qui dit « je ») est extrêmement lucide, mais cette lucidité ne le sauve pas : elle ne mène à rien et ne l'empêche pas de s'enfoncer dans une dépression de plus en plus grave. Houellebecq y voit un roman d'apprentissage « du dégoût » où, à mi-livre, le héros s'aperçoit qu'il s'ennuie et que toute la société qui l'entoure (travail, publicité) le dégoûte ; un dernier chapitre étrange le montre cherchant l'isolement à la campagne et découvrant qu'il est « prisonnier en lui-même ». Le monde y apparaît sous un éclairage de plus en plus dur, comme si chaque mouvement devait finir par se cogner à un objet très dur : variante d'un état dépressif qu'il dit bien connaître par expérience. L'idée d'une conception du monde comme particules élémentaires reliées par rien, exposée dans le livre, est pour lui juste « par moments » mais pas indépassable : un point de vue individualiste et un point de vue syncrétiste (le moi comme chose temporaire et artificielle, suite de tics et de limitations qu'on se colle) pourraient être complémentaires, à la manière de Niels Bohr.

Deux axes de lutte : l'efficacité économique et le potentiel érotique. Sa « sociologie » est simple : toutes les sociétés ont eu des systèmes de différenciation entre les individus (naissance, richesse, vote, intelligence, talent) auxquels il n'accorde aucun respect ; la nôtre, dont l'idéal théorique est l'égalité des chances, développe une lutte selon deux axes, l'efficacité économique et le potentiel érotique. Le narrateur se situe dans une position moyenne : il se laisse glisser sexuellement et travaille sans conviction.

La dépression comme fait social. Houellebecq soutient que la dépression n'a « pas du tout des causes psychologiques » : dans un système de valeurs où l'efficacité économique et le potentiel érotique diminuent inéluctablement avec l'âge, on est forcément guetté par la dépression ; il n'y a que des dépressifs ou de futurs dépressifs, la psychothérapie n'y change rien et les médicaments ne suffisent pas. Il dit que les livres, surtout les plus négatifs, sont ce qui l'a le plus calmé (un livre optimiste donne « l'impression d'un guignol qui se fout de votre gueule »), et que lire des semaines entières l'avait mis « hors de la dépression » ; mais écrire, c'est prendre sur soi beaucoup de souffrance, surtout celle de dire la vérité.

Travail, informatique en réseau, ennui. Il travaille à l'Assemblée nationale et s'y dit plus heureux que jamais : un endroit ni administration ni entreprise privée, d'« esprit artisanal », où l'on laisse les gens organiser leur petit domaine, tant pis si c'est incohérent ; il pense que les êtres humains sont faits pour travailler seuls, à leur rythme et dans la liberté. Il distingue l'informatique (une catastrophe pour la plupart) du micro-ordinateur (positif), et dénonce la mise en réseau et « une accélération démente de la circulation d'informations qui n'intéresse personne », mélange d'agitation et d'ennui fondamental ; à partir d'une certaine densité de flux, rien ne peut avoir de sens, il faut des moments de repos et de repli (comme un mouvement cardiaque). Il évoque aussi l'obsession actuelle de l'âge, comme « un chronomètre dans le cerveau ».

Excerpts

“« toutes les sociétés ont eu des systèmes de différenciation entre entre les individus [...] se développent une lutte à travers de deux axes en fait l'efficacité économique et le potentiel érotique »”

“« la dépression n'a pas du tout des causes psychologiques à mon avis et il ya un système de valeur un système social qui clairement l'efficacité économique est le potentiel érotique diminuant inéluctablement avec l'âge fait qu'on on est forcément guetté par une dépression ou un autre ça me paraît absolument inévitable »”

“« une accélération démente de la circulation d'informations qui n'intéresse personne une multiplication des informations en elle-même [...] ça va très vite il se passe beaucoup de choses mais tout ça est très ennuyeux en même temps »”