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Deleuze, Gilles

philosophe

Gilles Deleuze - Deux cours à Vincennes (Anti-Œdipe et autres réflexions)

Artesquieu · Jun 12, 2023

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Core ideas

Première séance : processus, délire et lignes de fuite. Répondant à des questions d'étudiants sur L'Anti-Œdipe (notamment les critiques adressées à la valorisation de la schizophrénie), Deleuze distingue trois grandes interprétations de la psychose : la « personnologie » (dégradation de l'unité de la personne), le structuralisme (de Lacan, la psychose comme position dans une structure) et une troisième tradition, celle du processus (Jaspers, avec Strindberg et Van Gogh préfacé par Blanchot), qu'il retient : la schizophrénie révèle ce qui nous arrive à tous, la prise dans un flux, un voyage qui trace son propre trajet, une « ligne de fuite ». Pour lui, le délire n'est pas un ressassement des coordonnées familiales (père, mère) mais l'investissement immédiat d'un champ historique et social (le président Schreber délire l'Alsace-Lorraine, les races, l'éducation des enfants et le soleil ; l'enfant de Mélanie Klein, Richard, délire la guerre et Hitler) que la psychanalyse « rabat » sur la famille : une critique qu'il juge sans effet sur les psychanalystes mais qu'il maintient comme « l'idée la plus simple et la plus concrète » de l'Anti-Œdipe.

Il définit la schizoanalyse comme une cartographie des lignes qui composent un individu ou un groupe : lignes de segmentarité dure (métro-boulot-dodo, jeune/vieux, homme/femme), lignes de segmentation souple ou moléculaire (petites fêlures, malaise inexplicable, selon la nouvelle de Fitzgerald), et lignes de fuite, lieu de la création (« je cherche une arme », cri d'un prisonnier américain). Le danger propre à la ligne de fuite est de tourner en ligne d'abolition ou de mort, en « trou noir » : c'est ce qui produit selon lui le « schizophrène » comme entité clinique, mais aussi le fascisme, qu'il définit comme un mouvement perpétuel sans objet qui devient pure destruction (des autres puis de soi, jusqu'au dernier télégramme d'Hitler), distinct du totalitarisme. Même la musique peut charrier à la fois un processus vital et un désir d'abolition.

À un étudiant qui lui dit que la mort fait partie du processus, il répond que la mort est toujours extérieure au processus (interruption, non composante), que le plaisir lui-même est une petite interruption (d'où l'interprétation du masochisme, non comme recherche de la douleur mais comme refus du plaisir pour maintenir un « champ d'immanence » du désir, sur le modèle de l'amour courtois, du tantrisme et du taoïsme), et il l'appuie sur Spinoza : il n'y a pas de mort naturelle, la mort vient du dehors par une mauvaise rencontre (la pomme d'Adam est un poison), et la raison est l'art de provoquer les bonnes rencontres et d'éviter les mauvaises ; il critique tout « culte de la mort ». Il distingue la morale (bien/mal) de l'éthique spinoziste (bon/mauvais, modes de vie, comme l'éthologie), et dit que pour lui un concept porte une charge affective : les affects comptent autant que les concepts.

Deuxième séance : le « il » de Blanchot, les embrayeurs et l'événement. Partant d'un texte de Blanchot (« il ne me suffit donc pas d'écrire je suis malheureux... c'est seulement quand je dis il est malheureux que ce malheur devient le mien »), il construit un problème : peut-on dépasser le « je » et le « tu » vers un « il » de la troisième personne, puis vers un « il » plus profond, impersonnel, qui n'est pas anonyme mais d'une singularité pure ? Il l'oppose à Benveniste, pour qui le langage se centre sur les pronoms personnels et sur le « discours » (les « embrayeurs » ou shifters : je, tu, ici, maintenant, noms propres, nombres, qui sont auto-référentiels, sans désigné ni signification collective, à « signification enveloppée » comme le « je pense donc je suis » de Descartes, à la différence d'une définition par genre et différence), et rappelle les « actes de langage » (« je promets » fait ce qu'il dit, « je me promène » non). Il en tire que Blanchot ouvre une tension périphérique du langage vers un « il » de l'événement (« il pleut », « il y a »), dont l'individuation, selon une tradition anglo-saxonne (et non celle de la personne), est plus fondamentale que celle des personnes ; la personne n'est elle-même qu'un événement.

À propos de la blessure de Joë Bousquet (« ma blessure me préexistait, j'étais né pour l'incarner »), il explique que l'événement s'effectue toujours dans des corps et des états de choses, mais contient une part « incorporelle » qui déborde son effectuation (théorie stoïcienne de l'événement), d'où la morale stoïcienne : être « digne de ce qui nous arrive », qui n'est pas résignation, mais ne pas médiocriser ni la maladie, ni la mort, ni le bonheur. Le suicide, selon lui, tente d'« épuiser » l'événement par son effectuation ; il évoque un film récent de Herzog d'après Büchner comme exemple d'un événement du dehors qui absorbe le personnage, et reprend la formule de Nietzsche (« par-delà bien et mal » ne veut pas dire « tout est permis »). Il conclut en annonçant que l'an prochain, s'il enseigne encore, il aimerait refaire une « tournée » sur la question « Qu'est-ce que la philosophie ? », c'est-à-dire la création de concepts, et remercie ses auditeurs.

Excerpts

“« Le délire, c'est exactement ça : quelqu'un qui délire, c'est quelqu'un qui investit directement le champ social, le champ historique, et la vraie question, c'est pourquoi et comment il fait cette sélection historique du monde. [...] Ça consiste à délirer le noir, le jour, le grand monde, l'Afrique, et pas mon père et ma mère. »”

“« Les lignes de fuite, c'est pas des lignes qui consistent à fuir [...] c'est vraiment la formule que j'aime beaucoup d'un prisonnier américain qui lance le cri : "Je ne sais pas fuir, mais en fuyant, je cherche une arme". [...] Le danger propre de la ligne de fuite, c'est qu'elle tourne en ligne d'abolition, de destruction : un trou noir. »”

“« Dans tout événement, si petit, si insignifiant qu'il soit, il y a quelque chose qui déborde son effectuation. [...] Accepter l'événement, ça ne veut pas dire se résigner : être digne de ce qui nous arrive, que ce soit une maladie, une catastrophe ou un grand bonheur. Il y a des gens qui sont perpétuellement indignes de ce qui leur arrive. »”