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Debray, Régis

écrivain et philosophe, fondateur de la « médiologie », auteur de Vie et mort de l'image et de L'État séducteur

Régis Debray - Entretien : Guy Debord et La société du spectacle

Artesquieu · Jun 9, 2022 · partial coverage

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Coverage note: full (entretien d'environ 45 minutes ; transcription automatique par modèle de langage, quelques mots et noms propres incertains)

Core ideas

Pourquoi « démystifier » Debord. Debray affirme qu'il procède « ad rem » et non « ad hominem » : il respecte l'intégrité, la cohérence et le style de Debord, « moraliste » doté d'une morale personnelle, mais juge que son livre-culte nous a mis « sur une fausse piste, à contresens de tout ce qui se passe aujourd'hui sous nos yeux ». Selon lui, La Société du spectacle n'est « ni radical, ni subversif » : pas radical car il ne va pas à la racine des choses, pas subversif parce qu'il reprend l'orthodoxie très ancienne des Pères de l'Église contre le spectacle et son immoralité (Tertullien, Bossuet, Rousseau dans la Lettre à d'Alembert au nom de la fête). Il l'a trouvé « traditionaliste, scolaire, profondément conservateur », exactement l'inverse de la réception qu'il a eue.

Un pastiche du jeune Marx. Replacé dans les années 1960, le livre ne ferait que rebaptiser « spectacle » ce que le jeune Marx nommait idéologie et Feuerbach aliénation. Les célèbres premières phrases seraient des détournements, voire des plagiats, de formules que « tout sorbonnard de l'époque connaissait par cœur » (le capitalisme comme immense accumulation de marchandises). L'originalité de Debord est d'avoir superposé les objets de 1960 (consommation, culture, publicité) à la thématique de 1840, la séparation généralisée : une essence humaine qui se projette hors d'elle-même et revient en image inversée. Un tel discours néo-hégélien ne produit pas de connaissance : « dans la nuit spéculative toutes les vaches sont grises », et le livre ne permet pas de distinguer le théâtre, le cinéma, le peep-show ou le karaté. Debord ne fait en outre jamais la généalogie du spectacle (commence-t-il avec la tragédie grecque, le ballet de cour, l'opéra, le cinéma ?), et ne définit jamais ce qu'est un spectacle (un public, une adhésion volontaire, un vis-à-vis frontal, une mimésis) : « tout est spectacle et, à la fin, rien n'est spectacle ».

Le contresens médiologique : la fin du spectacle. Pour Debray, la phrase centrale (« tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation ») est devenue fausse : aujourd'hui tout ce qui était représentation s'est rapproché dans le direct, dans la présence et la « chaleur du contact ». Nous serions passés d'un monde symbolique à un monde indiciel (au sens de Peirce : le cri est l'indice de la douleur, la fumée du feu), de la société de la distance à une société du branchement, de l'« être devant l'image » à l'« être dans le visuel », du discours à la culture du flux et du témoignage où « l'énonciation a mangé l'énoncé ». Or il faut du spectacle, c'est-à-dire de la symbolisation et de la distance (la rampe, le « comme si » cathartique d'Eschyle et de Shakespeare), pour qu'il y ait humanité. Le parlement, le procès, l'orthographe, l'institution scolaire sont ainsi des « instances de substitution symbolique » : les supprimer au nom de l'immédiat, c'est supprimer la citoyenneté et ouvrir la voie au tribunal populaire, à la conférence de presse à la place de la science et à l'effet d'annonce à la place de la décision.

Ce que l'animateur sauve chez Debord. L'interlocuteur conteste le « renversement » complet : même dans un idiome périmé, voire un peu ridicule, Debord a vu le premier ce que Debray décrit lui-même. Il cite les Commentaires sur la société du spectacle (le spectacle met l'histoire « hors-la-loi » en détruisant le mémorable et la mesure du nouveau) et le rapproche de L'État séducteur (la vitesse de transmission sacrifie le long au bref) ; il illustre cela par son expérience de la mobilisation sur l'ex-Yougoslavie, où il s'est heurté non à un autre discours mais à « la discontinuité », au monde de l'« imagologie » décrit par Kundera, et il évoque le téléjournal de Sarajevo. Debray concède que ces descriptions sont pertinentes (« la vidéosphère n'est pas discursive, elle est factuelle ») mais maintient que Debord n'en donne ni l'histoire ni la technique.

Le parrain de la médiologie : Benjamin plutôt que Debord. S'il faut un « grand-oncle » à la médiologie, ce sera Walter Benjamin (L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, 1934, ainsi que Valéry), parce qu'il prend les techniques au sérieux et met en rapport les modes matériels de production symbolique et les formes de croyance collective. Debray résume la médiologie comme un « matérialisme religieux » : le vrai débat du siècle est « Dieu et les ordinateurs », technique et religion, plutôt que communisme ou capitalisme (il note que les intégristes viennent souvent des facultés scientifiques). L'animateur objecte que ce concept de religion est trop large pour permettre une critique rationnelle de l'illusion communiste et qu'un déterminisme technique trop strict nierait toute autonomie ; Debray répond que les causalités techniques sont « négatives » et « écologiques » plutôt que mécaniques, et qu'on est passé d'une société de croyances à une société de crédibilité qui exige la visibilité.

Dandysme, féodalité et complotisme. Citant Mon siècle d'Aleksander Wat (« il y a dans l'attirance pour la révolution un élément auquel on ne pense jamais, le dandysme »), l'animateur suggère que le ton « grand seigneur » de Debord (« seul contre tous, moi ») révèle une racine non technique de la croyance révolutionnaire : appartenir à une hyper-aristocratie, « The Happy Few », tout en promettant la réconciliation démocratique. Debray y ajoute un « mélange de gnosticisme et de féodalisme » dans le communisme (la noblesse d'épée du castrisme) et un pastiche de Gracián chez Debord qui confond hauteur de ton et hauteur de pensée. Il accuse enfin l'idéologie « soixante-huitarde » de spontanéité (la liberté comme expression directe du vivant, non comme autonomie) d'être devenue l'idéologie régnante, « mortifère » car elle nie que l'homme est un être d'institution : Debord serait ainsi un symptôme de la société qu'il dénonce, il « avalise » plus qu'il ne dénonce. Dernier point : la vision de Debord est complotiste et « deux fois infantile » (chercher le grand méchant sujet caché, s'en prendre à un stade archaïque du pouvoir, le leader). Contre cela, Debray recommande Foucault (le pouvoir comme dispositifs et réseaux), l'animateur Hannah Arendt (l'histoire a des acteurs, pas d'auteur) et Heidegger (des « décisions sans décideurs »), et tous deux concluent qu'il faut penser la technique, donc « être médiologue ».

Excerpts

“« Simplement, il n'est ni radical, ni subversif. Il n'est pas radical parce qu'il ne va pas à la racine des choses. Il n'est pas subversif parce qu'il reprend une très vieille orthodoxie qui est celle des pères chrétiens, insurgés contre le spectacle et son immoralité. Voilà donc un livre qui m'est apparu traditionaliste, scolaire, profondément conservateur. »”

“« Aujourd'hui, tout ce qui était représentation s'est rapproché dans le direct. [...] S'est rapproché dans la présence. S'est rapproché dans le dans la chaleur du contact. Nous sommes passés, si vous voulez, d'un monde symbolique à un monde indiciel, pour employer les catégories de Peirce. L'indice, c'est l'enfance du signe, c'est-à-dire le cri est l'indice de la douleur comme la fumée est l'indice du feu, comme l'empreinte est l'indice du pas. »”

“« Qu'est-ce que c'est que la justice ? Qu'est-ce que c'est qu'un procès ? Un procès, c'est un spectacle. C'est-à-dire c'est une instance de substitution symbolique. On substitue des mots à des actes. On substitue des arguments à la place des émotions. On substitue du secondaire à du primaire. C'est le refus de l'immédiateté. Qu'est-ce que c'est que le parlement ? C'est une instance où on substitue la délibération [...] à l'enthousiasme ou à l'exécration. »”