Verheggen, Jean-Pierre
▶ Watch on YouTubeCore ideas
Verheggen identifie le fil unique qui traverse toute son œuvre — depuis ses débuts en 1968 avec La Grande Mitraque (titre fusionnant « mitraille » et « matraque », annonçant son assaut, mené vie durant, contre la langue à coups de points d'exclamation compulsifs) jusqu'à des décennies de livres — comme une fidélité inébranlable à un même « personnage principal » récurrent : la langue elle-même, traitée à la fois comme son « affaire » et sa « misère ». Il refuse de qualifier sa production de « recueil » (un simple fourre-tout), insistant sur le fait que chaque livre a besoin d'un titre fédérateur et magnétique qui unifie sa matière — citant Le Degré Zorro de l'écriture (un jeu de mots sur Le Degré zéro de l'écriture de Barthes, dédié « à vous cher Roland Barthes, votre plagiaire mexicain »), Divan le Terrible (né des amis lui conseillant de se faire psychanalyser après mai 68), et Les Folies Belgères (une confrontation délibérée avec les « histoires belges » de l'époque, moquant les Belges en France). Il décrit ses titres comme souvent construits par détournement — récupérant une langue trouvée, comme le fait de bomber un slogan électoral belge lisant « Voter Vert, Voter Écolo » pour en faire un jeu de mots, ou de modifier un panneau routier près de Namur indiquant « Attention, chute de pierres » (près de la falaise où le roi Albert Ier trouva la mort en escaladant en 1934) en « Attention, chute de roi ».
Verheggen évoque ses débuts à la radio, co-animant depuis Namur, jusqu'en 1989, une émission de longue durée (près de quatre heures) intitulée « Idem », aux côtés d'Alain Veinstein lui-même — avec une anecdote sur l'invitation, un jour, d'un groupe de jeunes poètes français (Veinstein parmi eux) qui se révélèrent si paralysés par le trac du micro qu'ils purent à peine lire à voix haute leurs propres textes imprimés, ce qui leur valut le surnom de « poètes du blanc » (à la fois un jeu de mots radiophonique sur le silence d'antenne et une description de ce mutisme). Il affirme que de véritables amitiés durables sont nées de cette émission, et enchaîne sur une défense de l'oralité comme au cœur de sa pratique : ses textes sont écrits pour être lus à voix haute, non silencieusement, construits autour de la rime interne et d'une fluidité entraînante, « déferlante », plutôt que sur la rime finale ou le lyrisme conventionnel — une qualité qui, dit-il, a fait basculer son travail hors de la page pour le porter à la scène grâce à l'acteur Jacques Bonaffé, dont l'adaptation scénique en solo des textes de Verheggen (incluant des extraits de Divan le Terrible) totalise quelque 200 représentations depuis 2007-2008, a remporté un Molière, et a donné lieu à un livre-CD. Verheggen note, non sans un certain étonnement, qu'il est lui-même incapable de mémoriser ses propres textes et a besoin de la page sous les yeux, contrairement à Bonaffé, et décrit lui envoyer sans cesse de nouveaux fragments — dont une récente pièce parodique épinglant le langage « cash » des textos contemporains, qu'il oppose au jeu phonétique, véritablement inventif en son temps, de Raymond Queneau (« Doukipudonktan » dans Zazie dans le métro).
Interrogé sur son rapport au slam et au rap, Verheggen décrit des débats publics amicaux avec des slameurs, où il opposait des lectures de Rimbaud à leurs rimes, critiquant ce qu'il appelle la « rimaille » (la rime facile) tout en concédant une réelle appréciation sur un point : contrairement à une grande partie de la pop contemporaine, le rap et le slam français restent largement en français plutôt qu'en anglais — une remarque qu'un jeune intervieweur lui fit un jour à Rennes et qui, dit-il, l'a sincèrement enchanté, défendre et illustrer l'inventivité de la langue française étant, pour lui, le véritable mandat contemporain de la poésie.
Sur le mot « poète » lui-même, Verheggen reconnaît une ancienne réticence — à 20, 25, 30 ans, se faire appeler poète lui semblait presque une insulte, si bien qu'il se disait plutôt écrivain — mais revendique aujourd'hui pleinement le titre, définissant le poète contemporain comme quelqu'un qui expérimente avec la langue et livre un trait percutant et condensé (souvent en une seule page), travaillant à partir de petits carnets quotidiens où il note des formules, des contresens de latin, et des variations sur de vieilles pages de dictionnaire. Il insiste sur le fait que la poésie exige une véritable érudition culturelle mêlée à une accessibilité volontiers vulgaire — « savamment populaire et populairement savant » —, citant sa propre amplitude délibérée : il avait d'abord prévu d'intituler le nouveau livre d'après Fernandel ou Sylvia Kristel, avant que Bonaffé ne l'avertisse que ses propres fils ne reconnaîtraient ni l'une ni l'autre référence, le poussant vers des noms plus durables et transgénérationnels comme Don Juan, Zarathoustra et saint François d'Assise, dans un catalogue prévu de « héros fatigués » — remplaçant, par exemple, « le roi Soleil » par « le roi Sommeil ».
Verheggen retrace sa propre distance ironique d'autrefois vis-à-vis du mot « poésie » à travers le poème-slogan des années 1990 « Vive le Poésie » (au masculin, délibérément fautif, plus un Z — « vive le poésieZ ») — une formule qu'il a développée en partie en dialogue avec le poète disparu Christophe Tarkos et sa revue Poésie Prolétaire — et cite sa vieille formule selon laquelle la poésie « n'a pas de règle, elle est tout entière dans l'exception régulière », qu'il continue d'affirmer pour sa propre pratique : la poésie devrait être simple et directe, « comme le demi au zinc, comme le demi troqué ». Il lit, à la demande de Veinstein, un long passage purement comique du livre — un faux résumé d'« emplois » absurdes passés (directeur éditorial aux « Éditions Freudaster », biographe, pamphlétaire autoédité avec des titres comme Le Complexe hydrurgique expliqué au métal du bassin liégeois) et une fausse liste de médailles sportives loufoques (le lancer d'ultimatum, le saut de champagne, le 100 m lenteur) — comme démonstration de sa méthode de travail : une accumulation comique construite par chaînes de jeux de mots plutôt que par argumentation.
Sur sa propre « théorie non-théorie » autoproclamée de la poésie (tirée d'un passage tardif du livre, « mon autoportrait en cucul la courgette »), Verheggen soutient que la véritable poésie a besoin d'« une bonne dose de bêtises intelligentes » — une rêverie productive et sereine avec elle-même, résistant à la fois à la joliesse sucrée et au vers trop cérébral et pénétré de lui-même qui « poète plus haut que leur cul ». Il cite avec approbation le surréaliste belge Achille Chavée (de La Louvière), qui exigeait de chacun un « certificat journalier » de folie, et accepte, mi-plaisantant, la suggestion de Veinstein selon laquelle l'excès comique pourrait fonctionner comme une défense contre — ou une adoption assumée de — « un défaut d'intelligence », évoquant les pièges d'un quotient intellectuel excessivement élevé. Il se situe explicitement entre deux modèles de vulgarité transgressive et ludique — le Saint Antoine de Rabelais et San-Antonio (la série policière populaire) —, tout en affirmant une révérence sincère pour Antonin Artaud et Jérôme Bosch, les deux « monstres » qu'il voudrait voir combinés en une seule descendance littéraire. Son obsession récurrente pour le cochon (des prix parodiques auto-décernés comme « le prix pied de porc », un repas rituel dominical de pied de porc enveloppé de crépine, et des fantasmes d'incarner le « Pornocratès » de Félicien Rops) illustre cette même grotesquerie délibérée et cultivée.
L'entretien se referme sur la « belgitude » inébranlable de Verheggen : interrogé sur la formule ancienne « la Belgique malgré tout » (tirée du titre d'un numéro d'une revue de l'ULB) qu'il approuverait toujours, il la révise en « la Belgique plus que jamais », et se souvient d'avoir dit à des journalistes français, lors du lancement du livre chez Gallimard, « votez pour moi, la Belgique vous hébergera » — une plaisanterie visant la couverture médiatique de l'époque sur des citoyens français s'installant en Belgique. Il affirme n'avoir jamais adouci ni supprimé de mots typiquement belges pour un lectorat français, et explique le titre du livre, avec sa référence au Nobel, en partie par l'aphorisme même d'Achille Chavée (« un jour, moi aussi, je n'entrerai pas à l'Académie ») et en partie comme simple provocation — relevant qu'aucun Belge n'a remporté de prix Nobel depuis Maurice Maeterlinck en 1912. Invité à nommer d'éventuels rivaux belges pour le Nobel, il propose en plaisantant son propre « concurrent » fictif, un Tintin centenaire et dur d'oreille (avatar d'Hergé lui-même) marié à Bianca Castafiore dans une maison de retraite bruxelloise, toujours confronté à des questions d'interview sur « la BD » qu'il comprend de travers comme des questions sur son bandage orthopédique — un passage que Veinstein fait lire longuement à Verheggen à voix haute, en guise de clôture comique de l'entretien.
Excerpts
Sur l'unique sujet de toute sa vie — non lui-même, mais la langue :
“Je dirais une cohérence et une fidélité au personnage principal de tous mes textes, à savoir la langue... cette langue française qui est à la fois son affaire et sa misère.”
Sur la nécessité, pour la vraie poésie, d'une dose productive de bêtise :
“La poésie [à laquelle] manque en effet généralement une bonne dose de bêtises intelligentes... j'adore qu'on soit un peu gnangnan — mais dans le sens intelligent du terme.”
Sur les raisons pour lesquelles « la Belgique malgré tout » ne dit plus la vérité :
“Aujourd'hui vous ne diriez pas ça — je dirais la Belgique plus que jamais... Je regarde contre vents et marées ma belgitude.”