MNEMOSYNEv0.1.2563

Podcasts/Artesquieu/Rancière, Jacques

Rancière, Jacques

philosophe

Jacques Rancière - Entretien (Du jour au lendemain)

Artesquieu · Jun 9, 2022 · partial coverage

▶ Watch on YouTube

Coverage note: full (transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres ; les passages incertains sont omis)

Core ideas

Rancière commence par commenter le passage du livre à l'oral (« beaucoup plus facile quand on n'a aucun papier devant les yeux ») et la difficulté de devenir « le spécialiste de la pensée de Jacques Rancière » en devant se répéter et expliquer ce qu'il a fait. Il affirme que, sous la diversité de ses travaux (littérature, cinéma, politique, histoire, philosophie), il y a un centre : comment s'organise un monde sensible perceptible pour des individus, comment ils s'y repèrent, le pensent et le disent ; la politique est aussi, selon lui, la construction d'un monde sensible où l'on décide qui parle et agit. Le moment décisif de son trajet est la dizaine d'années passées dans les archives ouvrières (années 1970), où il découvre « une révolution d'un monde perçu » à la base de ce que l'on résume sous les mots trop larges de « mouvement ouvrier ». Les inflexions de son œuvre viennent de ses propres décisions (quitter les débats théoriques pour les archives, aller lire Joseph Jacotot, « qui expliquait qu'il n'y a pas besoin d'expliquer ») ou de sollicitations extérieures (parler de politique et de démocratie, participer à une exposition sur l'histoire au Centre Pompidou, ce qui l'amène à réfléchir à ce qu'est une « histoire » dans un tableau).

La méthode de l'égalité, titre du livre, consiste à ne pas se poser en supérieur à son objet : traverser les domaines (histoire, littérature, cinéma, art) non comme spécialiste (philosophe qui « va voir sur le terrain de l'empirie », historien ou théoricien du cinéma) mais pour dégager les formes, les temps et les enjeux. Elle lui permet de passer de Mallarmé à Béla Tarr (la forme « entièrement formelle » et pourtant porteuse d'un enjeu politique et humain), de la journée d'un ouvrier des années 1840 à Platon, ou du désir d'une autre vie d'Emma Bovary aux aspirations collectives de l'époque. Pour lui, il n'y a pas de lieu propre de la pensée : ce qui l'intéresse est la pensée « là où elle n'est pas la spécialité de quelqu'un », à l'œuvre chez ceux qui ne sont pas censés penser, leçon qu'il tient de Michel Foucault. Il précise que son rapport à Foucault déplace la question « qu'est-ce qu'on peut penser ? » vers « qui peut penser ? », et qu'il écrit avec ce qui lui importe plutôt que de développer des concepts abstraits, à partir de « scènes » concrètes (le menuisier Gauny, Jacotot), avec Flaubert comme modèle d'écriture.

Il revient sur sa formation à la fin des années 60 : normalien dans l'effervescence structuraliste et althussérienne, il avait cru à une « science marxiste » qui devait être imposée aux esprits « trempés d'idéologie ». Mai 68 a été un choc : il y a vu le moment où ce discours de science servait peut-être à réprimer les formes réelles de la révolte, ce qui l'a amené à repenser pourquoi un ordre tient et pourquoi il peut s'effondrer. Il évoque l'expérience de Vincennes (Paris 8) avec le groupe réuni autour de Foucault, le projet « un peu fou » de suivre depuis 1844 le « rendez-vous manqué » entre la pensée marxiste et les formes d'association ouvrière jusqu'à la naissance du parti communiste, et le groupe des « Révoltes logiques ». Il décrit l'humour comme un moyen de maintenir la distance avec le discours officiel (il se compare à Chaplin au cirque, qui ne fait pas rire par volonté mais par déplacement), l'estime indispensable dans une conjoncture « douloureuse » et le retrouve dans les mouvements récents (Printemps arabe, Indignés, occupation du Capitole au Wisconsin). Enfin, interrogé sur le fait que « ce qui domine aujourd'hui, c'est plutôt l'inégalité », il répond que l'inégalité est imposée par un tout petit nombre (les « 1 % ») et par un discours idéologique qui assimile l'égalité à l'horreur, au totalitarisme et au terrorisme, discours dont il situe l'origine dans la « nouvelle philosophie » des années 70 ; l'égalité, dit-il, a toujours ses militants.

Excerpts

“« La méthode de l'égalité, c'est la méthode qui ne se donne pas comme supérieure à son objet. [...] Fondamentalement, c'est de traverser tous les domaines de recherche non pas comme un spécialiste, non pas comme un philosophe qui va voir sur le terrain de l'empirie, ni comme un historien, ni comme un théoricien de la littérature ou du cinéma, mais pour dégager les formes, les enjeux fondamentaux, du point de vue d'une pensée qui ne serait pas celle d'un spécialiste. »”

“« Ce qui m'intéresse, c'est de traverser des domaines différents et de montrer la pensée là où elle est à l'œuvre, dans des situations concrètes, mise en pratique par des gens qui ne sont pas censés être des penseurs. C'est quelque chose qui a été pour moi une des leçons de Michel Foucault. »”

“« Il faut au moins de l'humour, c'est-à-dire qu'il faut au moins maintenir une espèce de distance par rapport au discours officiel, celui qui s'étale tous les jours partout. [...] Je ne pense pas que l'humour puisse remplacer l'énergie de révolte, mais il peut en tout cas maintenir l'écart. »”