MNEMOSYNEv0.1.2563

Podcasts/Artesquieu/Badiou, Alain

Badiou, Alain

philosophe, romancier et dramaturge, enseignant à Paris 8 et au Collège international de philosophie

Alain Badiou - Entretien (Du jour au lendemain)

Artesquieu · Jun 9, 2022 · partial coverage

▶ Watch on YouTube

Coverage note: full (un entretien d'environ vingt-cinq minutes ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres et plusieurs passages ; les passages incertains sont omis ou hédgés)

Core ideas

Philosopher à plusieurs adresses. Interrogé sur la diversité de son œuvre (philosophie, théâtre, roman), Badiou dit s'inscrire dans l'image du philosophe qu'il a reçue de Sartre (romancier, dramaturge, engagé politiquement), elle-même héritée du philosophe du XVIIIe siècle comme Rousseau (traités, roman, opéras) plutôt que du professeur berlinois ou de Königsberg. Il parle d'une multiplicité d'« adresses » plutôt que de pensées : le théâtre et la fiction sont d'autres moyens d'accéder à la vérité, car il y a une pensée dans la science, dans l'art, dans le poème, voire dans l'amour et la passion ; la philosophie se tient, dit-il, au milieu de tout cela plutôt qu'au-dessus.

Une « dernière lettre » à Deleuze. Badiou refuse de faire un travail universitaire d'exposition de la pensée de Deleuze (il le laisse à l'étude scrupuleuse de l'université). Il se dit son contemporain : ils ont enseigné à Paris 8 dès sa fondation, partagé l'effervescence politique de l'époque, « beaucoup disputé » sans jamais vraiment se parler, puis, dans les dernières années, entamé une correspondance philosophique soutenue à partir de 1991, dont le livre est une « immense dernière lettre » sans réponse, une « cérémonie des adieux ». Il rappelle les « années rouges », où lui et d'autres débarquaient en « brigade d'intervention » dans les cours de Deleuze pour y imposer des questions politiques (sort des employés de nettoyage, destin des femmes), ce que Deleuze acceptait sans se dérober ; les accusations réciproques (Badiou voyant dans le vitalisme de Deleuze une référence « fascisante » au sens où l'on recourt à la puissance de la vie comme catégorie politique, Deleuze le taxant de bolchevisme) relèvent selon lui du langage épique des époques de grande tension.

Deux généalogies, une conviction commune : une pensée immanente du multiple. Deleuze vient des stoïciens, de Nietzsche, de Bergson, de Whitehead, d'une intuition originaire du mouvement, du désir et de la vie ; Badiou, de Sartre, de Platon et des mathématiques, plus conceptuel. Leur point commun : se défaire de la « longue tyrannie de l'Un » (y compris dans un marxisme traditionnel du sens de l'histoire) en pensant « une philosophie immanente du multiple », sans transcendance unificatrice. La correspondance (1991-1994) devait explorer comment, à propos du multiple, ils étaient eux-mêmes multiples (divergence) ; Deleuze, jugeant sa propre contribution trop abstraite (« le squelette de sa pensée plutôt que la chair »), n'a pas voulu qu'elle circule.

Lire Deleuze contre son image : l'univocité de l'être. Badiou dit avoir dû « déconstruire » l'image d'un Deleuze penseur joyeux de la confusion, libérateur anarchiste du multiple et des désirs, héritée des années 1970 (L'Anti-Œdipe, Mille plateaux, écrits avec Guattari). Il propose de relier le Deleuze de Différence et répétition à celui du cinéma et du livre sur Foucault, et d'y lire d'abord une ontologie de l'univocité de l'être : l'Être se dit en un seul sens, ce qui fait de Deleuze un spinoziste profond (unité de la substance et diversité des modes) et un penseur de l'unité dans la multiplicité (l'élan vital qui s'investit dans des espèces). Pour Badiou, la tâche est de comprendre comment cette unité se retrouve dans la prolifération des existants.

Platonisme, fondement et classicisme. À la question de savoir si Deleuze serait platonicien, Badiou répond que, si le platonisme est la théorie du modèle et de la copie, Deleuze le renverse (rien n'est modèle, rien n'est copie, tout témoigne de l'unité de l'être), mais que Platon est aussi la question de la présence de l'un dans le multiple ; on peut donc « ré-accentuer » un platonisme qui rapproche les deux penseurs (avec la maxime de Rousseau : « je préfère être un homme à paradoxe qu'un homme à préjugé »). Il voit chez Deleuze un « philosophe du fondement » (le virtuel, la puissance de la vie inorganique), alors que lui-même cherche le fondement du côté du vide et de l'infini mathématique, de l'« étoile » de Mallarmé, immobile (« querelle entre Héraclite et Parménide ») ; tous deux seraient des « classiques », opposés à l'idée qu'il faut déconstruire la métaphysique.

Une pensée « diagonale ». Il conclut que Deleuze est resté « inincorporable aux grands blocs d'opinion » (ni phénoménologue, ni structuraliste, ni philosophe du langage) : être deleuzien reviendrait à véhiculer une image inadéquate de lui, ce qui est sa grande vertu. Il cite l'exemple de Bergson, que Deleuze a modernisé et dont il a montré un usage progressiste, alors qu'à l'époque on le tenait pour le « philosophe du pétainisme ».

Excerpts

“« elle est au milieu tout cela plutôt qu'elle n'est au dessus tout cela »”

“« réellement une philosophie immanente du multiple »”

“« je préfère être un homme à paradox qu'un homme a préjugé »”