Latour, Bruno
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (les cinq épisodes, introductions de rediffusion comprises)
Core ideas
Dans le premier entretien, Latour retrace son parcours : fils d'une bourgeoisie provinciale bourguignonne, agrégé de philosophie, il découvre l'anthropologie de terrain pendant son service de coopération à Abidjan, puis passe deux ans dans un laboratoire californien (chez le prix Nobel Roger Guillemin) à observer des chercheurs avec des méthodes d'ethnographe. Il en tire son programme d'« anthropologie symétrique » : étudier avec les mêmes méthodes les « autres cultures » et le cœur de nos sociétés modernes (sciences, techniques, droit, économie, religion), au lieu de n'en observer que les marges folkloriques. Sa définition de la « modernisation » est un test simple : est-on persuadé que demain les faits et les valeurs seront mieux séparés ? Si oui, on est moderne ; si l'on pense que demain sera plus mélangé et plus attaché, on ne l'est pas. L'impérialisme moderne était « pédagogique » (le capitaine Cook) parce qu'il supposait un monde commun déjà donné par la nature ; après le 11-Septembre, dit-il, il faut au contraire une « diplomatie » ou « cosmopolitique » (Isabelle Stengers), où l'on mesure d'abord l'abîme du désaccord sur la nature, Dieu, le marché ou l'efficacité avant de pouvoir imaginer un accord.
Le deuxième entretien porte sur l'anthropologie des sciences. Latour se distingue de l'épistémologie à la française (Bachelard, Canguilhem) en décrivant les pratiques, instruments, institutions et rivalités plutôt que les seules idées : dans l'affaire Pasteur-Pouchet, ce n'est pas la raison contre l'irrationnel mais une multitude de petites différences (l'Académie des sciences, la myopie de Pasteur, l'habileté expérimentale) qui expliquent la victoire de l'un. Il rejette l'étiquette de « relativiste » : il n'a jamais douté que les laboratoires produisent des vérités, mais refuse que la science serve à fonder l'État et la morale, ce qu'il appelle le « kidnapping » des chercheurs, particulièrement français (la République fondée sur la science, d'où des « épistémologues d'État »). Pour lui, la richesse des sciences est de faire entrer dans notre monde de nouveaux êtres (vers de terre, microbes, particules) ; la vraie question n'est pas leur vérité mais la possibilité d'en composer un monde commun.
Le troisième entretien discute la « société du risque » d'Ulrich Beck, dont Latour a préfacé la traduction. Il approuve l'idée d'une seconde modernisation sans extérieur où l'on ne peut plus externaliser les conséquences inattendues de nos actions, mais préfère parler d'« attachements » inattendus et d'« expérience collective » plutôt que de risque. Le principe de précaution marque pour lui le retour du « souci » (Jonas) : experts et citoyens sont engagés dans une même expérimentation « en plein air », avec les experts comme équipés pour percevoir l'incertitude. Ewald objecte, en s'appuyant sur Descartes et la morale provisoire, qu'il faut maintenir la distinction entre le vrai et le juste et que le risque, historiquement lié au calcul, est ici confondu avec la menace ; Latour répond qu'on place les experts dans un « double bind » en leur demandant de ne s'occuper que des faits.
Le quatrième entretien développe Nous n'avons jamais été modernes : la « Constitution moderne » sépare la nature (aux scientifiques) et la société (aux politiques), alors que, dans la pratique, laboratoires et industries ne cessent de mêler les deux. Cette partition est selon lui un projet politique qui promet depuis Hobbes de se débarrasser de la politique par la science ; il la juge aujourd'hui « délétère » et impraticable, même s'il reconnaît qu'elle a eu une utilité historique (laïcité, République). Il propose de distinguer « faits » comme perplexité (controverses en cours) et « faits » comme décisions clôturées, de remplacer l'opposition faits/valeurs par le tri des « cosmogrammes » (quelle compatibilité entre aéroport, vaches, farines animales ?) et d'imaginer un « Parlement des choses ». Ewald défend la valeur pratique de la distinction faits/valeurs comme exigence à poursuivre.
Dans le dernier entretien, il critique l'écologie politique : en voulant défendre la « nature », les Verts reprennent le vieux rêve platonicien d'un accord obtenu par la nature qui court-circuite la politique (comme le marxisme avec les lois de l'économie), et se privent de faire de la politique sur des cas comme le nucléaire ou la chasse. Il veut que l'écologie politique remplace l'économie politique et réhabilite trois chantiers : les formes politiques de l'énonciation (représenter, c'est traduire et trahir, pas être transparent), les institutions reliant débats publics et controverses scientifiques, et la diplomatie face au « multinaturalisme ». Il défend la mondialisation comme passage de la nature au monde, un monde commun « avec une part perdue » et donc des ennemis explicites (comme les huit mille morts de la route, exclus du collectif), et estime que l'Occident, après le 11-Septembre, peut « gagner » s'il se présente non comme l'universel déjà établi mais comme une tradition qui négocie avec d'autres.
Excerpts
“« Les sciences au contraire, c'est exactement l'inverse : elles s'attachent à un plus grand nombre d'êtres que l'on ne pourrait le faire sans elles. Sans les pédologues, on n'a pas les vers de terre comme partie prenante du monde occidental. La science, c'est ce qui élargit notre monde. [...] Si vous voulez fonder l'État et l'éthique, allez les chercher dans la politique et la morale, mais n'imposez pas à ces pauvres chercheurs qui sont dans leur laboratoire la tâche écrasante de vous fabriquer un État et une morale. »”
“« On limite considérablement les experts, on attaque toujours ces pauvres experts, mais on les met dans une situation impossible : on veut, par exemple, qu'ils fassent le consensus sur les données qu'ils ont, or précisément c'est ça qui est impossible pour un chercheur. [...] Ce que j'essaie de faire, c'est de sortir enfin de cette situation impossible dans laquelle on a, d'une part, les gens chargés du vrai, qu'on appelle scientifiques ou experts, et de l'autre, les gens chargés du juste, qu'on appelle politiques ou moraux. »”
“« Il peut gagner parce qu'il se présente non pas comme l'universel déjà établi, mais comme ce qui propose une série d'éléments essentiels à sa propre tradition et qui rentre en négociation avec les autres, qui ne sont pas forcément d'accord. [...] Il a inventé le modernisme, c'est son seul prestige de le désinventer. »”