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Baudrillard, Jean

sociologue et philosophe, auteur du Système des objets, de La Société de consommation, et du Pacte de lucidité ou l'intelligence du mal, Galilée, paru « il y a quelques jours » ; aussi photographe

Jean Baudrillard - La violence faite aux images

Artesquieu · Jun 9, 2022 · partial coverage

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Coverage note: full (une conférence d'environ quarante-cinq minutes, suivie d'une séance de questions ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres ; les passages incertains sont omis ou hédgés)

Core ideas

Trois violences : agression, dissuasion, virulence. Baudrillard distingue une violence primaire (agression, oppression, rapport de force), à laquelle on peut répondre par une violence critique, négative ou de rupture ; une violence contemporaine plus subtile, de dissuasion, de pacification, de consensus et de convivialité, qui traque toute négativité et singularité, jusqu'à la mort ; et une violence « de troisième type » (le « degré Xerox »), celle de l'information, des médias et du virtuel, qu'il appelle plutôt virulence : elle agit par contiguïté, contagion, réaction en chaîne, par excès de positivité (comme des cellules cancéreuses) et vise à nous priver de nos défenses immunitaires. Le médium devenant message (McLuhan), la violence du médium dépasse celle du contenu, comme le virus est à la fois médium et message ; la virulence ne remplace pas la violence réelle mais lui laisse une place secondaire.

Transparence, Big Brother et obscénité de la platitude. Pour lui, l'image est le lieu d'une visibilité totale qui fait disparaître le réel (comme Eurydice quand Orphée se retourne) : le commerce des images produit une « immense indifférence au monde réel ». Avec Big Brother et le Loft, le public lui-même est devenu Big Brother (voyeur et juge), au-delà du panoptique de Bentham et Foucault ; l'homme se transforme en image, surexposé et sollicité de s'exprimer, ce qui est une violence faite à la profondeur et au secret de l'être singulier, au langage et à sa dimension symbolique. Ce que les gens veulent voir, selon lui, n'est pas du sexe mais « le spectacle de la banalité », devenue le véritable porno, l'obscénité de la platitude, une « pataphysique du crime parfait » ; on exige à la fois de ne pas être vu (droit à l'image) et d'être vu en permanence (exhibition de sa nullité). Il compare le Loft à Disneyland, « laboratoire d'une convivialité expérimentale », et dit que nous sommes déjà tous dans le Loft, des « images de synthèse sociales génétiquement modifiées ».

La violence faite à l'image. Il parle d'un « double meurtre symbolique » : le réel disparaît sous les images, mais l'image disparaît aussi sous le réel, quand on l'exploite pour témoigner, informer, moraliser ou vendre : comme les iconoclastes de Byzance détruisaient les images, « nous tuons les images par le sens » en les accablant de significations. Les images de misère et de violence (reportage, publicité de Toscani, mode) ne nous touchent plus parce qu'elles n'existent pas par elles-mêmes, et leur usage esthétique ou commercial est « immoral ». Enfin, l'image de synthèse, produite par calcul sans référent, ferait disparaître l'« illusion fondamentale » de l'image, le « punctum » de Barthes (la photographie analogique témoignait d'une présence révolue, chargée de nostalgie ; l'image numérique n'a ni objet ni regard).

La photographie comme résistance : silence, secret, disparition du sujet. Il voit dans la photographie (pas toutes, seulement certaines) une forme d'image qui peut résister au bruit, au flux, à l'accélération et au « sens » par le silence, l'immobilité et le secret : une image à deux dimensions, qui doit perdre ses autres dimensions (poids, relief, temps, sens) pour acquérir sa puissance de fascination, ce qui rend toute tentative d'ajouter du réel (relief, mouvement, interactivité) un contresens. Pour qu'un objet apparaisse, le sujet (photographe) doit disparaître : la photo est une « phénoménologie de l'absence », « écriture de la lumière » où l'objet fait la moitié du travail ; il propose l'allégorie que Dieu est absent de toutes les photos parce que c'est lui le photographe. La photo est pour lui une « fable », une manière de « sauver les apparences » et de laisser entrevoir que le monde risque de perdre son sens, et la transmutation d'une pensée devenue théorie, qui n'a plus de visage.

Questions de la salle. L'organisateur de la séance rappelle que la photographie fut critiquée au XIXe siècle en des termes proches de ceux d'aujourd'hui (Baudelaire) ; Baudrillard répond que seule une minorité d'images échappe à la banalité (« retour image », selon la formule de Serge Daney), que la plupart sont des écrans (interface sans au-delà) et non des miroirs, et que l'art classique, tombé dans la complicité avec le réel, est devenu cliché. À une objection sur les images de synthèse (qui reposent sur les règles de perspective de la Renaissance, un monstre étant recomposé d'éléments existants), il répond en prenant l'exemple de la grotte de Lascaux, fermée et remplacée par un simulacre devant lequel les touristes font la queue sans plus savoir qu'il n'y a pas d'original ; il dit que le simulacre change les conditions de l'originalité, sans en faire un jugement positif ou négatif. À une question sur la connaissance objective et sur le visible et l'invisible (François Jacob), il dit ne pas croire à une connaissance objective et propose une hypothèse de réversibilité : nous pensons le monde dans la mesure où il nous pense (« la télévision nous regarde »).

Critique marxiste et réponse. Un dernier intervenant objecte que le monde des images relève de l'industrie du spectacle capitaliste, que l'aliénation s'étend au temps de loisir, que « le médium n'est pas le message » parce que les hommes résistent par la négativité, et lui reproche de n'offrir aucune perspective de dépassement. Baudrillard répond qu'il n'a jamais dit que les gens étaient des victimes passives ou des dupes : il croit à une « négativité vitale », une forme d'incrédulité et d'ironie dans la réception des médias, une part d'irréductible, sinon il n'écrirait pas ; il ajoute qu'on lui ressort « la société du spectacle » depuis quarante ans et que ces concepts ne suffisent plus.

Excerpts

“« quand tout est donné à voir qu'on s'aperçoit qu'il n'ya plus rien à voir »”

“« nous tuons les images par le sens »”

“« c'est pas nous qui regardons la télévision c'est la télévision qui nous regardent »”