Eco, Umberto
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (cinq entretiens, environ quatre heures ; sous-titres YouTube automatiques sans ponctuation et très bruités : de nombreux passages, noms et titres sont déformés, et seuls les enchaînements clairs sont repris ici)
Core ideas
Les intellectuels, les médias et l'oracle. Eco dit sa crainte d'être pris pour un « monstre sacré » ou un oracle : les médias ont besoin d'attribuer des platitudes à des intellectuels et lui téléphonent pour qu'il valide une phrase sur « le problème fondamental de notre temps » ; il a cessé de répondre. Il rattache à ce goût de contrôler (vérifier une citation, l'orthographe d'un nom) une exigence de méthode, qu'il voudrait voir enseigner : citer un texte suppose de vérifier qu'il est vrai, sinon « on est malhonnête ».
Villes et mémoire. Il aime les villes comme des livres ouverts, des territoires à explorer ; il raconte le conte du barbare qui, du haut d'une colline, découvre Rome et devient son esclave. Paris est la ville qu'il retrouve à chaque séjour sous une couche nouvelle (celle de sa thèse médiévale, puis celle du XVIIe siècle) ; Rome, aimée dans les années 50-60, l'a déçu parce que la vie sociale qu'il aimait (l'entourage de Fellini) a disparu ; Naples est une ville aux sentiments contradictoires ; Turin, sa ville de jeunesse, a doublé de population par l'immigration et ne s'accorde plus à sa mémoire, au point qu'il préfère se souvenir de lui-même plutôt que d'y retourner.
Nerval, Sylvie et les niveaux de sens. Il a lu Sylvie pour la première fois à Paris en 1950, dans le métro, et la relit et l'enseigne sans cesse (il y a travaillé, notamment dans Six promenades dans les bois du roman) : chaque relecture refait tomber amoureux. Il applique la règle de saint Augustin pour la Bible : quand un texte consacre trop de mots à une description apparemment inutile (par exemple la pendule cassée, l'horloge arrêtée), c'est que l'auteur veut dire autre chose ; l'économie narrative et le symbolisme se jugent à l'excès d'information. Il distingue le sceptique (qui ne croit pas tout) du nihiliste, et il accorde un sens moral à la « délectation morose » de retarder la jouissance du lecteur.
Idées, « bustina di Minerva », porno et ironie. Il écrit chaque semaine une chronique (la « bustina di Minerva », sur des pochettes d'allumettes) où il traite de sujets libres ; il se dit plein d'idées qu'il ne réalise pas, et évite d'en donner aux directeurs de revues qui voudraient qu'il les écrive. Il explique comment reconnaître un film porno (le personnage fait le trajet complet, sans « temps morts » qui seraient coupés dans une autre forme de cinéma). Sur l'ironie, il rappelle qu'elle suppose que l'interlocuteur connaisse le contraire de ce qu'on dit, et raconte que ses articles ironiques dans L'Espresso ont été mal compris quand le magazine a changé de format et touché un public bien plus large.
Travailler en polychrone, écrire des romans. Il se décrit comme polychrone (« on peut être mono-chronique et faire mal ce que l'on fait ») : trente-six travaux à la fois, des avions, des colloques, des conférences, parce que sauter d'une tâche à l'autre est une fuite et une liberté. Sur L'Île du jour d'avant, il parle d'un roman sur l'espace, la distance et le désir impossible, où il fallait « voir par les mots » (hypotypose) ; le problème verbal y influence pour la première fois la séquence narrative. Pour lui, trois motivations poussent à écrire des romans, dont la principale est l'envie de raconter une histoire (« nous sommes des êtres affabulateurs »), et il rapproche ce plaisir de celui d'enseigner. Les titres sont choisis pour dépister le lecteur et non pour imposer une lecture : Le Nom de la rose a été choisi parce que « la rose » est un signe ouvert et flexible.
Traduction, lecteur modèle, enfance. Il voit dans la traduction un enrichissement : chaque traduction réussie donne « une âme davantage » ; il demande à ses traducteurs de retrouver l'équivalent culturel (une citation littéraire pour un personnage incapable de regarder la nature sinon à travers la littérature), pas de traduire littéralement. Contre les théories qui font du lecteur le maître du texte, il défend un lecteur-collaborateur qui reste dans les limites du texte : libre dans la mesure où il accepte d'être fidèle. Il explique l'incendie final de ses romans par une enfance où son père était lié aux pompiers et où il avait peur du feu, et rappelle une enfance de petite bourgeoisie (grands-parents artisans sans chapeau).
Succès, Groupe 63, télévision et politique italienne. Le succès l'a plutôt intensifié que bouleversé (quatre à cinq heures de courrier par jour) ; le Groupe 63, mouvement d'avant-garde italien d'intellectuels déjà insérés dans les institutions culturelles, ne contestait pas un pouvoir extérieur mais le pouvoir culturel qu'ils exerçaient. Sur la télévision, il distingue le rôle unificateur des débuts en Italie et la situation actuelle où la vie politique se déroule à la télévision : le parlement est vidé de sa fonction, la politique doit dire une chose nouvelle chaque jour, l'énonciation de principe et la négociation de coulisses se confondent. La télévision propose aussi comme modèle l'état minimal de la vie privée (la famille moyenne qui se dispute à l'écran), faisant tomber la tension entre le modèle et celui qui s'y identifie.
Modèles, tolérance, fascisme, devoir de l'intellectuel. La littérature propose des mondes fictifs pour réfléchir, non des modèles positifs, contrairement aux médias ; on ne peut critiquer les médias qu'à travers eux. Face au « respect des cultures » (cannibalisme), il pose le problème de l'intolérable et de la tolérance (Locke excluant les papistes), puis cite son échange de lettres avec le cardinal Martini : il fonde une éthique minimale sur le respect du corps et des droits qu'il implique. Il estime que l'Italie a réglé historiquement ses comptes avec le fascisme mais pas personnellement et politiquement (renaissance de l'Alleanza Nazionale aux élections de 1994). Le devoir de l'intellectuel est le témoignage et la lucidité à long terme, pas la signature d'appels (« justement pour avoir l'impression de n'être pas impuissant »), sauf pour un cas comme celui de Zola, qui parle seul pour révéler ce que la majorité ignore.
Excerpts
“« tout le monde raconte des histoires [...] si tout à coup il y avait une loi qui nous interdisait de raconter des histoires notre vie deviendra quelque chose d'un vivable de terrible »”
“« l'acte de lecture c'est un dialectique entre liberté fidélité liberté à vers quelque chose [...] on devient libre dans la mesure où on accepte d'être esclave »”
“« je crois que les intellectuels signe beaucoup d'appels justement pour avoir l'impression de n'être pas impuissante »”