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Nadeau, Maurice

critique, éditeur et directeur de La Quinzaine littéraire

Maurice Nadeau - Entretiens (A voix nue)

Artesquieu · Nov 13, 2023

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Core ideas

Maurice Nadeau, quasi nonagénaire, se dérobe d'emblée à toute définition : ni vraiment éditeur (il ne publie ni cent livres par an ni pour gagner de l'argent), ni journaliste, ni écrivain, il est, dit-il, « tout cela » et « tous les autres », puisqu'on se définit par rapport à autrui. L'émission s'appuie sur une « caisse » miraculeuse de lettres et de manuscrits : Beckett (qui lui avait confié, en lui demandant de ne pas la publier, la pièce Eleutheria, que des universitaires américaines ont fini par faire éditer à partir d'une photocopie qu'il leur avait donnée), Malcolm Lowry, Perec, Gombrowicz, Henry Miller, Chalamov, Michaux, Pierre Naville, Pascal Pia. Il insiste sur le hasard des rencontres : il n'a, dit-il, jamais « cherché d'auteur » ; ce sont les auteurs, souvent refusés ailleurs, qui sont venus à lui, dans le « confessionnal » de son bureau au Mercure de France ou des Lettres nouvelles. Il lit systématiquement tous les manuscrits qu'il reçoit, jugeant vite si un jeune a de l'étoffe, ni trop renfermé ni trop fanfaron, et conseille la lecture et l'apprentissage d'une technique plutôt que l'effusion narcissique : l'erreur du débutant est de tout dire dans le premier livre.

Il raconte comment il a fait découvrir Beckett (article sur Molloy dans Combat, puis revue), Lowry (son manuscrit déjà refusé par Gallimard et Paulhan), Gombrowicz (relations difficiles, narcissiques, jaloux de Bruno Schulz que Nadeau publiait aussi), Perec (étudiant timide et bloqué, à qui il a répondu de lire davantage et de trouver un ton propre, puis publié et couronné par le Renaudot), Miller (qu'il a défendu au sein d'un comité contre la censure et la saisie de ses livres, devenant son éditeur et son ami), Walter Benjamin (introduit en France, œuvres en douze volumes) et, parmi les dissidents soviétiques, Soljenitsyne puis Chalamov, dont il a fait paraître le premier texte sur les camps de la Kolyma venu clandestinement sur un rouleau de pellicule. Il distingue l'« écrivain » de l'« auteur », personnage qui n'existe qu'une fois publié, et voit dans le fait de donner l'existence littéraire à des inconnus la vraie satisfaction du métier, malgré l'ingratitude de ceux qui partent chez des éditeurs plus riches. Il ne peut pas garder « ses » auteurs, car il travaille comme directeur littéraire pour des maisons qui prennent les risques financiers, ce qui le fait toujours recommencer à zéro.

Le récit de vie éclaire cette posture : orphelin d'un père tué à la guerre de 1914-1918, élevé par une mère illettrée, fataliste et pauvre, il a connu l'assistance publique, un échec d'apprentissage manuel, puis les études à Saint-Cloud et l'instituteur-militant. Il décrit son passage par le stalinisme (cellule, Association des écrivains et artistes révolutionnaires à dix-huit ans), puis le trotskisme sous l'influence de Pierre Naville, dont il dit avoir appris une liberté d'esprit marxiste ; il explique qu'il reste fidèle à une « utopie » de transformation du monde, mais qu'il est « refroidi » : la classe ouvrière n'existe plus comme sujet, partis et syndicats défendent des intérêts catégoriels. À Combat, auprès de Pascal Pia (anarchiste « nihiliste », bourreau de travail, qui l'a aussi aidé à sortir d'une inculpation liée au Manifeste des 121), il a tenu la page littéraire du quotidien des intellectuels de la Libération.

Sur la presse littéraire, il défend La Quinzaine littéraire, fondée avec François Erval avec de petits moyens, faite par des collaborateurs bénévoles, indépendante de tout éditeur ou groupe, et qui refuse toute complaisance et tous les articles proposés, au risque d'être en déficit permanent, soutenue par l'aide de la Caisse nationale du livre et un partenariat avec Louis Vuitton pour une collection de livres de voyage d'écrivains. Il refuse le Salon du livre, devenu une « foire », et défend les auteurs lents à s'imposer (Gombrowicz tiré à 3 000 exemplaires) contre le succès rapide. En pariant sur le roman de rue de Christine Spianti et la poésie « congelée » d'Emmanuel Pirer (graphie incertaine dans la transcription), il explique chercher un langage littéraire neuf, le langage parlé devenu travaillé comme chez Céline. L'émission s'achève sur une confession : seul avec lui-même, il se dérobe par peur de se voir « sous un mauvais jour » et continue de travailler pour ne pas disparaître.

Excerpts

“« Je n'ai jamais cherché d'auteur, jamais, ils sont tous venus à moi, j'y peux rien, c'est comme ça. [...] Madame Simon Gallimard appelait ça le confessionnal : c'est l'ancien bureau de Léautaud, les gens venaient se confesser, repartaient. Ils allaient voir Gallimard, ils allaient voir le Seuil, ils allaient voir [...] et puis on ne les publiait pas, alors ils venaient me voir. »”

“« Je distingue des écrivains un écrivain et un auteur, ce n'est pas tout à fait pareil. L'auteur, c'est un personnage spécial qui n'existe qu'à partir du moment où vous le publiez : tant que vous ne l'avez pas publié, il n'est rien ; vous l'avez publié, il est un auteur. [...] C'est le pouvoir de l'écriture, c'est ça qui est formidable : à partir du moment où on a publié quelque chose, on est quelqu'un, on existe. »”

“« Seul avec moi-même, c'est vraiment quelque chose que je fuis [...] j'ai peur de me voir vraiment sous un mauvais jour. Je crains de découvrir quelque chose qui ne me plairait pas. C'est pourquoi je préfère me distraire dans les fonctions que j'occupe, jusqu'à un âge avancé, comme vous voyez, parce que je me dis : si j'arrête, si j'écris plus, si je ne l'édite plus, qu'est-ce que je fais ? Je meurs ou je me suicide. »”