Ricœur, Paul
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Paul Ricœur examine si les instruments ordinaires du procès pénal — accusation, défense, comparution, sentence — peuvent légitimement s'étendre aux crimes de masse (génocide, crime contre l'humanité), en prenant pour exemples Nuremberg, Tokyo, les procès sud-américains et les procès français Barbie, Touvier, Papon. Il défend un « pari » : appliquer aux plus grands criminels de l'histoire la même procédure équitable qu'aux criminels ordinaires constitue précisément la riposte appropriée à leur négation même de l'altérité d'autrui. Il souligne un second bénéfice du procès, au-delà du verdict individuel : celui de susciter dans l'opinion publique un « dissensus » fécond, une discorde verbale de nature à réparer, au moins symboliquement, la discorde physique du crime — une caractéristique qu'il identifie au libéralisme politique lui-même, entendu comme le crédit accordé au débat contradictoire plutôt qu'à un consensus prématuré.
Il développe la notion de « comparution » — faire paraître ensemble accusé et victime — comme structure fondamentale de reconnaissance (au sens hégélien du terme), permettant à la victime de voir son être nié par le crime restauré dans la parole, sans pour autant que la souffrance individuelle soit jamais totalement soluble en mots : Ricœur insiste sur le fait qu'il « reste de l'indicible », une part de deuil qui échappe structurellement au procès. Il distingue ensuite nettement le temps limité et binaire du jugement judiciaire (condamner ou acquitter, dans un délai fini) du temps proprement infini du jugement historique, illustrant cette tension par la controverse des historiens allemands sur la Shoah (le débat entre intentionnalistes et fonctionnalistes, la polémique autour d'Ernst Nolte comparant crime nazi et crime bolchevique) : l'historien, contrairement au juge, ne cesse jamais d'élargir le champ d'explication, au risque de diluer les responsabilités, tandis que le procès doit nécessairement trancher.
Sur le pardon, Ricœur se range explicitement du côté de Jacques Derrida contre toute « théâtralisation de la repentance » et toute banalisation du terme : le pardon est un acte strictement personnel, de personne à personne, jamais institutionnel, et ne doit jamais se substituer à la justice, laquelle doit aller jusqu'au bout. Il analyse la Commission Vérité et Réconciliation sud-africaine (Mandela et Mgr Tutu) comme un dispositif sans précédent visant à contourner le procès pénal par l'aveu amnistié, tout en pointant le risque que cet aveu ne soit qu'une ruse utilitaire pour échapper au tribunal. Il précise que le pardon suppose toujours une demande sincère préalable, et défend l'idée que pardonner à quelqu'un consiste à lui dire qu'il « vaut mieux que ses actes » — dissociant ses capacités de leur effectuation criminelle — tout en reconnaissant, en écho à Hannah Arendt, que « se délier en arrière de soi » (le pardon) et « se lier en avant de soi » (la promesse) forment les deux actes nécessaires à la continuation d'une vie ou d'une société. Il conclut sur le caractère culturellement situé du pardon, d'origine abrahamique selon Derrida, tout en réfutant l'idée que sa diffusion mondiale équivaudrait à une simple « latinisation » de la scène géopolitique : il y voit plutôt une convergence historique entre l'héritage abrahamique et celui des Lumières, deux sources distinctes dont le croisement fonde une grande partie du vocabulaire contemporain des droits de l'homme.
Excerpts
“« C'est le pari que l'on doit pouvoir faire comparaître dans les conditions du droit [...] c'est précisément la riposte au grand criminel de l'histoire : non, vous serez soumis à notre justice libérale, c'est-à-dire d'écoute mutuelle [...] tout ce que vous avez nié par votre action criminelle, nous allons vous l'appliquer équitablement. »”
“« Il faut l'admettre, que la pénalité n'apure pas les comptes ; il reste de l'inextricable, il reste de l'indicible, et je dirais qu'il y a de la perte : tout ne comparaît pas [...] l'exercice public du procès consiste précisément à tirer tout le bénéfice de cette limitation au langage. »”
“« En pardonnant, je dis à quelqu'un : tu vaux mieux que tes actes, c'est-à-dire il y a des ressources en toi qui n'ont pas été épuisées par ton acte mauvais [...] jamais le pardon ne doit se substituer à la justice, il faut que justice soit faite et aille jusqu'au bout. »”