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Darmon, Muriel

sociologue, directrice de recherche au CNRS, Centre européen de sociologie et de science politique

Muriel Darmon : Enquête sur les Classes préparatoires

Artesquieu · Jun 9, 2022 · partial coverage

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Coverage note: full (un entretien d'environ vingt-cinq minutes ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres ; les passages incertains sont omis)

Core ideas

Sortir des trois légendes des classes préparatoires. L'intervieweur résume les discours habituels : la légende « dorée » (l'excellence française, lieu de formation des futures élites), la légende « noire » (bourrage de crâne, bachotage), puis une troisième légende, plus nuancée, qui reprend toutefois les deux premières en les aménageant. Darmon dit avoir voulu « revenir » dans les classes préparatoires, où elle avait été élève, pour y mener une enquête ethnographique de deux ans, la durée d'une scolarité normale avant les grandes écoles, auprès d'une cohorte d'élèves de quatre classes d'un seul lycée. Elle note qu'il y avait « très peu, voire quasiment pas » d'ethnographie de ces classes, alors que les données statistiques sont nombreuses, et que les discours sur les prépas se présentent trop souvent comme scientifiques alors qu'ils sont des témoignages ou des souvenirs. Elle a choisi les prépas scientifiques (plus de la moitié des élèves de prépa) et économiques (HEC), plutôt que littéraires (15 % des élèves), dont l'existence symbolique est plus forte que le poids réel.

La reproduction sociale reste forte, mais ne suffit pas à comprendre. Les chiffres rappelés : les classes préparatoires représentent environ 7 % des effectifs de l'enseignement supérieur, un pourcentage stable malgré la massification ; 57 % des garçons et 59 % des filles y sont issus de milieux supérieurs ou enseignants, des groupes qui ne représentent que 18 % de la population active (selon les chiffres cités dans l'entretien, d'après des enquêtes statistiques dont Christian Baudelot). Darmon ne nie pas cette fonction de reproduction décrite par Bourdieu (La Noblesse d'État) mais constate que cette critique est devenue une évidence répandue, notamment à gauche, et choisit de « décaler le regard » vers un autre objet bourdieusien : la fabrication des personnes, ce que l'institution fait aux élèves qui lui sont confiés.

Une institution « enveloppante », ni totale ni uniformisante. Elle emprunte à Durkheim le terme d'« enveloppement », en lui donnant une connotation plus douce et plus insinuante : les enseignants prêtent attention aux élèves, les préservent, connaissent leur état moral, et l'institution individualise la prise sur eux, à la différence de l'institution totale de Goffman (crânes rasés, uniformité). C'est en s'appuyant sur la totalité de la personne que l'institution peut, avec l'accord des participants, les transformer plus solidement.

Bachotage et croyance dans la science. Contre la vision d'un simple bachotage, elle montre que l'apprentissage des « recettes » pour le concours se conjugue en permanence avec une exigence de l'« universel », de la science et du savoir : en mathématiques, on apprend aussi aux élèves le « savoir-vivre mathématique », c'est-à-dire les manières de faire (le mot est déformé dans le transcript) des mathématiciens les plus légitimes et les plus abstraits. Elle juge naïf de ne voir que le bachotage dans une institution qui amène des enfants de dominants vers la domination : une domination ne se transmet pas seulement par des recettes, mais aussi par la croyance dans l'exercice légitime de la Science, que la prépa n'est pas censée désenchanter.

Des élèves plus proches du monde de l'entreprise qu'on ne le pense. À la critique « de droite » selon laquelle les prépas vivraient dans une bulle scolastique, elle répond que les situations de travail y préparent à l'entreprise : maîtrise du temps, travail dans l'urgence voire la panique (dont certains apprennent même à tirer un goût), habitude d'être constamment noté et comparé, frontière moins stricte entre travail et loisir (typique des classes supérieures), et, en prépa économique, l'entretien de personnalité, peu pesant dans les concours mais très investi, qui sert de formation à l'entretien d'embauche et aux manières de se raconter. Elle montre aussi que ces apprentissages n'ont pas des effets identiques selon l'origine sociale et la carrière scolaire des élèves, et que les prépas HEC, désormais composées surtout de bacheliers S ou ES, reflètent des origines sociales différentes (plus élevées chez les S), mais recrutent toutes deux, à des niveaux sociaux différents, dans des fractions des classes supérieures ou moyennes relativement plus dotées en capital économique (davantage de fils d'artisans ou de petits patrons côté économique) ; elle relie cela au poids croissant des anciens des écoles de commerce dans les cabinets ministériels.

Travail et ascétisme comme légitimation des privilèges. Elle conclut que cette « jeunesse dominante » accepte une demande de travail très pressante, sans salaire, en échange d'un investissement pour l'avenir : un « renversement » pour une jeunesse bourgeoise longtemps préservée du travail, désormais mise au travail, y compris par comparaison avec la jeunesse populaire à l'université ; cet ascétisme imposé peut s'interpréter, ajoute-t-elle, comme une manière de légitimer les privilèges auxquels les prépas mènent (« noblesse oblige », selon l'expression de Bourdieu).

Excerpts

“« Très peu, voire quasiment pas, d'ethnographie des classes préparatoires. »”

“« On leur apprend aussi le savoir-vivre mathématique. »”

“« Une certaine forme de naïveté à ne voir que le bachotage. »”