Grossman, Evelyne
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (transcription automatique par endroits déformée, notamment pour les noms propres, comme Paule Thévenin ; le sens général est restitué)
Core ideas
Grossman dit s'intéresser aux « écritures limites » (au sens de Bataille), celles qui interrogent les limites de l'humain et pour lesquelles « le réel, c'est la langue », et qui rassemblent des auteurs comme Duras, Beckett, Michaux, Céline, Artaud. Elle présente l'édition des Cahiers d'Ivry comme une nécessité éditoriale (les dernières années d'écriture n'étaient pas encore publiées dans les Œuvres complètes) et un « geste théorique » : intégrer à l'œuvre de petits cahiers d'écolier qu'Artaud remplissait frénétiquement, mêlant écriture et dessins. Les cahiers (406 au total) ont commencé en janvier 1945 à l'asile de Rodez, puis se sont poursuivis à Ivry après sa sortie en mai 1946 ; on y trouve des brouillons de textes connus (notamment Van Gogh le suicidé de la société) et des inédits. Elle a choisi de les donner dans le désordre où ils ont été écrits, contrairement à Paule Thévenin, qui avait cherché à reconstituer une chronologie, au nom de conceptions éditoriales qui ont évolué : on risquerait de « lisser » une écriture qui est à l'état d'éclats. Les deux volumes (1 342 pages) ont demandé un travail typographique d'équipe avec Gallimard pour montrer la « théâtralité » de l'écriture (lettres verticales, obliques, ajouts en marge, dessins) sans être de simples fac-similés ; elle a déchiffré elle-même les manuscrits (au crayon, très altérés, parfois illisibles sous l'effet de l'opium), avec l'aide d'étudiants, en mettant les transcriptions à la disposition de tous.
Elle décrit ces cahiers comme un travail d'« infra-écriture » : Artaud, comme Nerval ou Nietzsche, a vu s'effondrer la « barrière symbolique » qui fait la loi et la langue, et a eu accès à un « infra-langage » charriant des débris et des forces inconscientes, à la fois effrayantes et éblouissantes. Elle compare ces cahiers à la pratique de Van Gogh, qui peignait sur de petits formats pour en faire exploser les limites, évoque le témoignage de Jacques Prévert (Artaud écrivait debout, criant, vociférant et dansant, malgré le cancer qui l'affaiblissait) et précise que le « rituel » d'Artaud n'est pas religieux mais une réitération avec variations, non pour exorciser les démons mais pour les « faire affluer », comme un acteur qui répète sans jamais reproduire à l'identique. Elle voit en Artaud un « acteur de l'écriture » dont la langue semble « parler toute seule », mais dont le travail de défaire les familles de mots et de déterrer (et « terroriser ») l'étymologie rappelle la déconstruction de Derrida ou l'analyse de Lacan. Elle conseille de lire les cahiers « dans le désordre », par pages isolées, et rappelle qu'Artaud écrit « je n'ai pas d'idées » (il ne veut pas transmettre une philosophie mais expérimenter la langue) et que sa seule question est le corps : « je suis le corps », « je n'ai pas de corps », un corps « sans organes » (expression reprise par Deleuze) à la fois excrémentiel et pur, illimité, qui est « le corps de toute l'humanité ».
Excerpts
“« Aucun écrivain sans doute n'a jamais travaillé comme lui. Il ne s'agit pas simplement de noter les idées au fur et à mesure qu'elles viendraient, il s'agit de tout un travail gestuel, corporel, qui intègre toutes sortes de mots, des idées de livres en cours, des vociférations, des cris, du dessin. »”
“« Artaud, comme d'autres grands poètes, écrivains, philosophes, comme Nietzsche, comme Nerval, a vu un jour s'effondrer la barrière symbolique, ce qui fait la loi, ce qui fait notre langue. Il a eu accès à cet infra-langage, qui charrie toutes sortes de débris, toutes sortes de forces inconscientes, tout ce à quoi on n'a pas accès d'ordinaire : à la fois effrayant et éblouissant. »”
“« Le rituel, pour lui, c'est la réitération, c'est la répétition avec des modifications. Il s'agit, non pas d'exorciser les démons, mais de les faire affluer, d'écrire avec tous ses démons, avec toutes ses forces noires qui le possèdent. »”