MNEMOSYNEv0.1.2563

Podcasts/Artesquieu/Sartre, Jean-Paul

Sartre, Jean-Paul

philosophe et écrivain

Jean-Paul Sartre : L'avenir de la France

Artesquieu · Jun 9, 2022 · partial coverage

▶ Watch on YouTube

Coverage note: full (un entretien d'environ vingt minutes ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres ; les passages incertains sont omis)

Core ideas

La France a perdu sa souveraineté. À la question de savoir comment l'histoire de la France sera marquée par les épreuves de la guerre, Sartre répond que, pour la première fois, la France, sans être occupée, a perdu sa souveraineté : prise entre deux blocs géants (États-Unis et URSS), elle subit une « traction » simultanée qui risque de la « décomposer » ; il compare sa situation à celle de l'Allemagne divisée, avec une scission qui serait « verticale » plutôt qu'« horizontale ». Il note que la presse américaine traite les pays d'Europe de « mendiants » et leur reproche leur défaitisme, tandis que l'URSS, dont le prolétariat a fait sa révolution, voit d'un mauvais œil les prolétariats européens qui n'ont pas fait la leur. Les Américains demanderaient à la France de s'allier inconditionnellement, sans armée pour soutenir cette politique ; l'URSS demanderait au Parti communiste français non pas de faire sa propre révolution (Sartre rappelle que, pour Marx, le prolétariat doit faire lui-même son émancipation) mais de défendre le bastion soviétique en attendant d'être « délivré par l'armée rouge ».

Culture étrangère et souveraineté. Sur la question des influences extérieures, il répond que la France a toujours emprunté des techniques et des formes de pensée à l'extérieur, mais en les repensant selon ses intérêts nationaux, parce qu'elle avait sa souveraineté ; aujourd'hui, comme en Allemagne où la culture française, imposée sous l'occupation, n'est pas assimilée, tout apport étranger devient un « cours forcé » et un danger. Il prend l'exemple d'un film sur Jeanne d'Arc que deux scénaristes français ont dû abandonner parce qu'un film américain avec Ingrid Bergman allait être diffusé, d'où l'idée que les Américains « nous ont volé notre histoire » (et il ajoute que de l'autre côté, le Descartes de Maurice Thorez est aussi étranger au véritable Descartes que la Jeanne d'Arc d'Ingrid Bergman l'est à notre histoire).

État, liberté et pacte atlantique. Interrogé sur la conciliation de l'État moderne et de la liberté, Sartre refuse de répondre sur le fond : le problème est pour lui de reconquérir la souveraineté. Il soutient qu'un État peut être autoritaire, voire dictatorial de manière transitoire, à condition d'exprimer la large majorité et non un petit parti. Quel que soit le gouvernement en place (sauf, dit-il, un gouvernement communiste, qui représenterait l'URSS), il serait contraint par l'influence étrangère et notamment par le pacte atlantique, le plan Marshall et la guerre d'Indochine, cette « plaie, cette gangrène de la politique française » qui nous livrerait de plus en plus aux États-Unis.

L'Europe, la paix et l'économie. Sur la place de la France en Europe, il dit ne pas se soucier d'une position « directrice » : l'Europe se fera, soit sous hégémonie américaine, soit russe, soit (petite chance) d'elle-même, et il souhaite que la France consente à abandonner un peu de sa souveraineté au profit de l'Europe pour retrouver ce qu'elle perd au profit d'un continent étranger. Il conteste que le monde soit gouverné par l'économie : il ne voit pas de raisons économiques à la guerre qui menace, estime que des régimes économiques différents pourraient coexister, mais voit des idéologies incompatibles, d'où « une nouvelle guerre de religion ». Pour préserver la paix, il juge que la politique de grande envergure possible vers 1945-1946 (avec des partis liés au prolétariat, progressistes et non communistes) ne l'est plus, et propose des mouvements non politiques, distincts du mouvement communiste, par exemple autour d'instituteurs et de syndicats, qui exprimeraient la volonté des Français de ne pas être entraînés dans la guerre, avec deux ou trois points simples : la paix en Indochine et la démilitarisation de l'Allemagne en même temps que son unité. Un intervieweur objecte que ce n'est pas la France qui a voulu la guerre d'Indochine.

Union française et colonies. Selon lui, la notion de grande puissance impériale est « morte » pour tous les pays colonialistes : il faut partir des faits (perte des colonies une à une, colonies prêtes à se révolter, empire qui se transformerait « en Indochine » en cas de guerre) plutôt que de débats sur le colonialisme et l'anticolonialisme. Il imagine une alliance avec les pays colonisés, une économie bénéfique aux deux parties et une présence culturelle française, qu'il juge dans l'intérêt des peuples concernés, sans quoi ils tomberaient dans l'orbite de l'économie américaine.

La jeunesse sans avenir. Il conclut que « l'avenir appartient à la jeunesse » seulement si on le lui laisse : la guerre, l'Occupation, la défaite des aînés et l'ombre d'une nouvelle guerre (où elle ne retrouverait pas l'intérêt de la France) lui auraient ôté confiance et possibilités ; la jeunesse (française comme allemande) serait surtout soucieuse de gagner sa vie, non par arrivisme mais pour vivre un peu plus vite avant de mourir. Il termine en demandant d'abord s'il y aura encore une jeunesse française, voire encore des Français.

Excerpts

“« La France, sans être occupée, a perdu sa souveraineté. »”

“« C'est une nouvelle guerre de religion. »”

“« L'avenir appartient à la jeunesse à la condition qu'on le lui laisse. »”