Aron, Raymond
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (un entretien d'environ vingt minutes ; transcription claire dans l'ensemble)
Core ideas
La politique, « amorale et immorale ». Interrogé sur la « vérité qui le gêne », Aron répond qu'il existe une incompatibilité radicale entre les relations humaines qu'il aime et celles de la politique : pour arriver au pouvoir, et plus encore pour l'exercer, la politique est « en mettant les choses au mieux, amorale et dans un grand nombre de cas immorale ». Il se dit « spectateur » (« voyeur ») plutôt qu'acteur de la politique, pour des raisons morales mais aussi de tempérament (impatience, difficulté à supporter la lenteur des discours, alors que la démocratie exige une « patience inépuisable »). Il admire des amis américains qui ordonnaient des bombardements puis dormaient paisiblement, sans les condamner : « je reconnais la nécessité de la violence en politique, mais je déteste la violence ». Sa vérité la plus désagréable est de reconnaître l'essence machiavélienne de la politique en la détestant.
Autorité, adversaires, anti-révolution. Aron se décrit comme peu autoritaire dans sa vie personnelle (il laisse ses étudiants choisir leur sujet de thèse), critiqué par tous les hommes au pouvoir, y compris de Gaulle, ce qui fait de lui un « non-conformiste » malgré des opinions plutôt conservatrices. Il se définit essentiellement comme anti-révolutionnaire et anti-totalitaire, deux positions qu'il fait remonter à son expérience de l'Allemagne entre 1931 et 1933 (la montée du national-socialisme, l'attente de la guerre) puis, après 1945, à sa critique du stalinisme, qui l'a mis « au ban de l'intelligentsia ». Il estime qu'aujourd'hui on est soit révolutionnaire, soit anti-révolutionnaire (libéral et démocrate), et il doute de la viabilité d'une alliance des socialistes (il cite Michel Rocard et Jacques Attali, qu'il estime) avec le Parti communiste : ils reviendraient dans la démocratie libérale ou seraient entraînés vers un régime totalitaire.
Sartre, hypocrisie de la gauche, nazisme et stalinisme. Sur Sartre, il évoque une longue amitié depuis l'École normale (il lui a fait découvrir la phénoménologie), des choix opposés pendant la guerre froide, et des polémiques de 1968 qu'il met dans « un petit coin » du Sartre qu'il admire pour sa fertilité philosophique. La plus grande hypocrisie de son époque est, selon lui, d'avoir présenté pendant des années le stalinisme comme un régime « de gauche ». Il soutient que le nazisme est radicalement plus inhumain par ses principes biologiques (l'extermination « industrielle » de peuples, dont les juifs, comme espèce nuisible) et qu'il est bon que le régime stalinien l'ait emporté, mais que le régime soviétique des années 1930, durable et massif (« des millions » dans les camps, contre « quelques dizaines de milliers » d'Allemands en 1934-1936), a été « le régime stabilisé dans l'inhumanité le plus extravagant du siècle » ; il précise que l'on ne peut pas savoir ce qu'Hitler aurait fait en cas de victoire, et que le régime soviétique post-stalinien a renoncé aux violences extrêmes. Il refuse une explication simple : « qui veut faire l'ange fait la bête ».
Soljenitsyne et espoir. Ce qui lui laisse le plus d'espoir est la dissidence en Union soviétique (Soljenitsyne, Sakharov) et la persistance d'une opposition libérale et religieuse. Il admire Le Chêne et le Veau (un homme sorti des camps contre la « bureaucratie étatique »), loue Soljenitsyne comme génie littéraire (y compris Août 14, « dans la grande tradition de Guerre et Paix »), et croit, en tant que libéral et humaniste, qu'il existe « des millions de Soljenitsyne potentiels » dans tous les régimes autoritaires ou totalitaires, la conscience individuelle survivant au despotisme.
Excerpts
“« La politique [...] est dans une très large mesure, en mettant les choses au mieux, amorale, et dans un grand nombre de cas, immorale. »”
“« Je reconnais la nécessité de la violence en politique, mais je déteste la violence. »”
“« Qui veut faire l'ange fait la bête. »”