Morin, Edgar
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (un entretien d'environ vingt-cinq minutes ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres ; les passages incertains sont omis)
Core ideas
Un autodidacte sans vérité reçue. Morin explique qu'il a ressenti le besoin de savoir « comment et pourquoi je crois ce que je crois ». Il se dit autodidacte : orphelin de mère à dix ans, sans culture ni vérité reçue de ses parents, il a dû trouver ses propres vérités dans les livres et les films : le scepticisme souriant d'Anatole France lui a appris le doute, Tolstoï et Dostoïevski la contemplation de la souffrance et le besoin de foi ; ses professeurs ne lui ont rien apporté d'essentiel, Marx l'a marqué à l'incitation d'un ami hongrois, et il a poursuivi ses découvertes jusque dans les années 1969-1970, en Californie. Il évoque une naissance difficile (cordon autour du cou, mère cardiaque qui aurait voulu avorter, selon ses souvenirs), puis la mort de sa mère dans un train, « le plus grand événement de ma vie ».
Gifles politiques, rue de Ménilmontant, culture populaire. Il dit avoir reçu des « gifles » (insultes rituelles des communistes lorsqu'il en fut exclu, accusations d'antisémitisme à propos d'articles sur Israël et la Palestine, auxquelles il répond qu'il est issu d'une famille judéo-espagnole), qu'il relativise en pensant que d'autres ont subi pire. Il rappelle que sa première culture est celle de la rue de Ménilmontant (un libraire à charrette, trois cinémas, les films : L'Atlantide, L'Opéra de quat'sous), de la culture de masse (chansonnettes de son père, bel canto de sa mère), qu'il n'a jamais abandonnée en découvrant la grande musique et le cinéma d'auteur.
Le roman comme connaissance. Morin juge que le roman comble « la grosse lacune des sciences humaines » : celles-ci travaillent sur des êtres abstraits privés de subjectivité, alors que Balzac, Tolstoï ou Dostoïevski montrent des personnes dans leurs lieux, leurs passions, leurs discontinuités. Il pense que la littérature devrait être enseignée comme « initiation à la vie » et mode de connaissance, cite Jean Barois de Martin du Gard (doute et foi), Malraux (qui poussait vers le communisme) et Hermann Hesse, et a perdu un manuscrit de romancier, jugeant qu'il faut être génial pour écrire un roman alors qu'« il suffit d'être intelligent » pour les sciences humaines.
Politique, amitié, revue Arguments. Il explique avoir voulu une culture économique, sociologique, historique et politique pour s'orienter et agir, citant le jeune Marx : les sciences de l'homme embrasseront les sciences de la nature et inversement. Pour lui, la politique est une manière d'être lié aux autres. Il décrit son engagement dans la Résistance et le communisme, l'amitié de la rue Saint-Benoît avec Robert Antelme, Marguerite Duras et Dionys Mascolo (il a habité chez Duras pendant deux ans), son livre L'Homme et la mort (1951, bien accueilli par la critique mais pas par le public à l'époque) et la revue Arguments (1957-1962), « université libre, amicale, joyeuse » où l'on remettait en question le marxisme et toutes les idées reçues avec la formule kantienne (que puis-je savoir, croire, espérer ?). Il se dit un « omnivore » intellectuel de la tradition humaniste (La Rochefoucauld, La Bruyère, Pascal).
Les démons, le marxisme, le bien et le mal. Mes démons renvoie au démon socratique : il en distingue plusieurs, en conflit mais complémentaires, notamment le démon du doute et de la rationalité et celui de la foi (au sens d'une religion de salut terrestre : le communisme fut le seul moment où le doute et la rationalité furent recouverts ; sa foi actuelle est la fraternité, Terre-Patrie). Le marxisme « en tant que marxisme » est fini pour lui, tandis que Marx demeure valable sur le capitalisme ; il a dépassé le marxisme en le conservant, au sens de Hegel (le nom est déformé dans le transcript). Il n'attend pas d'aboutissement de l'histoire : l'humanité risque de s'autodétruire (armes nucléaires, dégradation écologique), il s'agit d'indiquer une voie, et « les lendemains ne chantent pas, mais ne pleurent pas nécessairement ». Avec Saramago (L'Évangile selon Jésus-Christ), il voit Dieu et Satan comme originairement le même, car l'univers est une dualité de création (reliance) et de destruction ; il propose, contre Spinoza, « pleurer, rire, comprendre ».
La Méthode et la pensée complexe. Il raconte la genèse de La Méthode (six ou sept volumes, de 1973 à 2002), entreprise « comme possédé » qui l'a fait comparer au développement d'un enfant. La pensée complexe est « la pensée qui relie » (complexus : ce qui est tissé ensemble), avec des instruments pour relier des connaissances séparées, voire contradictoires, qui dialoguent (le « dialogique », distinct de la dialectique, où les contradictions sont dépassées par une synthèse). Il en tire la nécessité de réformer la connaissance, la pensée et l'éducation (expériences dans des universités d'Amérique latine), et se dit « catapulté » dans une tâche pédagogique et politique pour éviter les catastrophes planétaires.
Excerpts
“« Je suis un autodidacte. »”
“« Pleurer, rire, comprendre. »”
“« La pensée complexe, c'est évidemment la pensée qui relie. »”