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Stiegler, Barbara

agrégée de philosophie, professeure à l'université Bordeaux-Montaigne, spécialiste de Nietzsche et de philosophie politique, autrice d'Il faut s'adapter chez Gallimard et de Démocratie manifeste coécrit avec Christophe Pébarthe

Élus et peuple : irréconciliables ? avec Charles de Courson et Barbara Stiegler

Collège des Bernardins · Mar 12, 2026

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Core ideas

Stiegler ouvre le débat en contestant la thèse de l'historien Pierre Rosanvallon selon laquelle le peuple serait « introuvable », une pure fiction juridique sans réalité sociologique : elle défend au contraire, avec l'historien Christophe Pébarthe, l'idée d'un peuple comme réalité intermittente, un « acteur » qui surgit à certains moments de l'histoire (1789 notamment) avant de se dissoudre à nouveau en individus isolés, sans jamais constituer un bloc homogène. De Courson répond en défendant une conception plus concrète et locale du peuple, fondée sur son expérience d'élu (conseiller municipal, maire, conseiller général puis député) : le peuple est pour lui un ensemble de personnes et de regroupements (familles, collectivités, syndicats, associations) dont le rôle du politique est d'assurer l'harmonie, en signalant que la défiance envers les élus touche presque exclusivement les élus nationaux, les élus locaux conservant la confiance de leurs concitoyens grâce à la proximité qui rend impossible tout mensonge durable.

Stiegler développe une généalogie critique du régime électif, qu'elle distingue radicalement de la démocratie : né à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle pour conjurer le « risque démocratique » soulevé par les révolutions américaine et française, ce régime, théorisé notamment par Hamilton, Madison et Sieyès, repose sur l'idée que le peuple est incompétent et dépourvu de vertu, justifiant l'existence de représentants qui s'« exceptent » du peuple par leur compétence, leur vertu et leur amour de l'intérêt général. Elle relève avec ironie que ce régime électif s'est approprié, aux États-Unis dans les années 1820-1830 puis en France après 1848, le nom même de « démocratie » alors qu'il fut conçu contre elle. Elle relie ensuite ce régime électif à une alliance plus récente avec le néolibéralisme (qu'elle distingue du libéralisme classique laissant faire la société civile), qu'elle juge de plus en plus autoritaire dans son entreprise d'adaptation forcée des sociétés à la mondialisation — illustrée selon elle par le rejet du traité constitutionnel européen en 2005 « trahi » ensuite par les traités, la répression des Gilets jaunes et l'usage du 49.3 pour la réforme des retraites.

De Courson conteste vigoureusement l'idée que la démocratie directe puisse constituer une alternative opérationnelle à grande échelle : il défend le modèle représentatif comme « la moins mauvaise des solutions » face à la complexité et à l'ampleur des problèmes contemporains, arguant que le tirage au sort et l'assemblée athénienne, souvent cités en référence, ne concernaient qu'un petit nombre de citoyens (6 000 à 10 000 sur environ 60 000 citoyens éligibles à Athènes, sur une population totale de 400 000 incluant femmes, esclaves et étrangers exclus de la citoyenneté), un modèle selon lui inapplicable à des peuples de plusieurs dizaines ou centaines de millions d'habitants. Il défend également le rôle modérateur du référendum, qu'il juge dangereux et manipulable lorsqu'il porte sur des questions trop complexes pour une réponse binaire, préférant la capacité d'amendement propre au travail parlementaire.

Stiegler nuance sa position en refusant explicitement les notions de « démocratie participative » ou « démocratie directe », qu'elle juge contradictoires dans les termes puisqu'elles présupposent l'existence légitime d'une démocratie non participative dont le peuple serait par défaut exclu. Elle propose à la place un système d'assemblées populaires permanentes à l'échelle communale, départementale et nationale, avec mandat impératif, rotation et indemnisation matérielle des participants (comme le mistos athénien) pour éviter que seuls les retraités ou les personnes sans contrainte matérielle puissent y participer — un projet qu'elle assume comme une hypothèse à tester plutôt qu'un modèle achevé, tout en reconnaissant ne l'avoir jamais vu véritablement expérimenté à grande échelle.

De Courson objecte que de telles assemblées délibérantes populaires ont historiquement toujours débouché, selon lui, sur la prise de pouvoir par des minorités agissantes se proclamant représentatives du peuple, citant en exemple la révolution bolchevique ; il défend à l'inverse la légitimité du vote comme seul mécanisme évitant qu'un individu isolé (qu'il s'agisse d'un « grand homme » ou d'un système autoritaire) décide seul de questions engageant la collectivité, y compris sur des sujets aussi graves qu'une déclaration de guerre — un point sur lequel Stiegler le rejoint partiellement en dénonçant la pratique française des opérations extérieures décidées par le seul président de la République sans véritable délibération parlementaire.

Un désaccord vif porte sur la notion de représentativité : de Courson défend le pluralisme et la diversité des élus (y compris leurs défauts et leur absence de formation) comme le reflet nécessaire de la diversité humaine, tout en critiquant sévèrement les élus et ministres qui rejettent leurs responsabilités sur l'administration ou les services, qu'il juge « hors démocratie ». Stiegler répond que les électeurs ne constituent pas un peuple au sens fort : un peuple, selon elle, suppose un processus effectif de délibération collective, et un simple agrégat d'individus isolés votant chacun de son côté ne forme qu'une « population », non un peuple au sens exigeant du terme — ce qui la conduit à contester l'idée que le « retour aux urnes » constitue nécessairement un « retour au peuple ».

Le débat aborde ensuite le mode de scrutin français : de Courson plaide pour une dose de proportionnelle (sur le modèle de la proposition Bernard Pivot d'une proportionnelle départementale à partir de 10 sièges) afin d'éviter qu'une minorité électorale (27 à 33 % des voix) puisse gouverner seule, comme c'est selon lui le cas en France depuis plusieurs législatures sans majorité, contrairement à la plupart des démocraties occidentales fonctionnant sur un système de coalitions négociées après l'élection. Il critique aussi l'interdiction du cumul des mandats exécutifs locaux, qu'il juge avoir coupé les élus nationaux de l'expérience concrète du terrain, renforçant corrélativement le poids de la haute administration face à des ministres techniquement peu compétents dans leur portefeuille.

L'échange se conclut sur le terme de « populisme » : Stiegler rejette ce mot qu'elle juge idéologiquement chargé, utilisé selon elle pour discréditer tout refus populaire de la mondialisation ou de l'Union européenne d'inspiration ordolibérale (rejet du traité constitutionnel européen de 2005), et défend le mouvement des Gilets jaunes — auquel elle a personnellement participé — comme une authentique aspiration démocratique spontanée, articulée en une plateforme politique élaborée sans culte du chef, contredisant selon elle les analyses classiques du populisme. De Courson nuance en distinguant ce sens du populisme d'un autre plus courant, celui des élus qui flattent le peuple par des promesses irréalistes (« immigration zéro », suppression de l'impôt sur le revenu) sans jamais en expliquer les conséquences concrètes. Interrogé sur une éventuelle réconciliation entre peuple et élus, de Courson conclut en appelant à un changement de comportement des élus nationaux eux-mêmes — écoute, gestion rigoureuse des affaires fautives au sein de chaque groupe politique, retour à une plus grande stabilité et proximité avec le terrain.

Excerpts

Sur la généalogie du gouvernement représentatif conçu contre le risque démocratique, selon Stiegler :

“« Face à cette poussée démocratique extrêmement puissante, une partie de la bourgeoisie libérale a théorisé le gouvernement représentatif pour conjurer le risque démocratique. [...] Ils disent que la démocratie est impossible parce que le peuple ne peut absolument pas gouverner. »”

Sur la défense du système représentatif comme rempart contre la décision solitaire, selon de Courson :

“« Moi, j'ai trois enfants dont un fils. Je trouve monstrueux un régime dans lequel c'est un individu comme Emmanuel Macron qui décide seul si mon fils va mourir à la guerre pour l'Ukraine. [...] Il y a rien de pire qu'une personne seule qui va décider. »”

Sur le refus du terme « populisme » appliqué au mouvement des Gilets jaunes, selon Stiegler :

“« L'origine de tout cela, c'est la haine à l'égard du président Macron. Et moi je leur demandais pourquoi vous le haïssez ? Ils me répondaient tous la même réponse : parce qu'il nous méprise. [...] Ça a débouché sur une plateforme dont on ne parle jamais, qui était un véritable programme politique très articulé et qui voulait se passer du culte du chef. »”