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Podcasts/Collège des Bernardins/Fleury, Cynthia & Manent, Pierre

Fleury, Cynthia & Manent, Pierre

Fleury, Cynthia: philosophe et psychanalyste, professeure au Conservatoire national des arts et métiers

Manent, Pierre: philosophe politique, directeur d'études à l'EHESS, cofondateur de la revue Commentaire, auteur de Pascal et la proposition chrétienne

Que doit-on encore à son pays ? Cynthia Fleury & Pierre Manent

Collège des Bernardins · May 11, 2023

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Core ideas

Le débat porte sur la place du devoir dans une société de droits individuels. Pierre Manent conteste d'emblée que le devoir soit la meilleure entrée dans la vie pratique. Il lui préfère deux notions plus générales : le bien, vers lequel tend toute action, et la règle, qui guide toute démarche. Il distingue surtout la loi, comme le Décalogue (« tu ne tueras point »), qui précède tout contrat, des obligations contractuelles qu'on ne doit qu'à condition d'avoir signé. Une question centrale de l'époque est pour lui de savoir si la vie morale peut reposer uniquement sur le contrat. Cynthia Fleury distingue de son côté les devoirs inconditionnels, liés au sacré ou à un sentiment de transcendance et qui ne donnent aucun droit, des devoirs pris dans la réciprocité du contrat social. Elle prend pour figures le sénateur de Mr. Smith au Sénat de Capra, Jean Valjean et les héroïnes de Dostoïevski. Elle sépare aussi le devoir, qui engage le sujet, de la simple contrainte.

Interrogé sur la thèse de son livre sur la France, Manent reprend le passage du « citoyen agissant » à l'« individu jouissant » après 1968. Il juge pourtant que le devoir n'est pas devenu un gros mot, comme le montre la multiplication des chartes de déontologie : ce qui est rejeté, c'est la loi. La grande polarité oppose selon lui deux thèses. Dans la première, l'homme naît sous la loi, une liberté sous la loi. Dans la seconde, issue de l'état de nature et des déclarations des droits de l'homme, il naît sans loi et la fabrique ensuite. Fleury s'appuie sur Ricœur (le devoir comme promesse qui lie dans le temps) et Jankélévitch (le « sérieux » de l'ici et maintenant) pour décrire le devoir comme un espace-temps de responsabilité. Elle reproche à la modernité de refuser de se penser en dette envers ceux qui précèdent, ou de réduire la dette à la repentance. Tous deux s'accordent à dire que l'obéissance libre n'annule pas la liberté et que son discrédit actuel, assimilé à une soumission, est un problème.

Manent illustre la difficulté contemporaine d'accepter une obligation envers la chose commune en tant que telle par l'abandon de la conscription. Il y voit le citoyen qui sort sa « calculette » (« je n'ai pas voté pour ça »), alors que l'échange de services avec l'État protecteur reste accepté. Fleury observe que le devoir se replie sur le foyer, mais qu'il renaît chez les jeunes générations sous la forme d'un lien à la terre et aux générations futures, dans une perspective qu'elle dit proche de Latour. Manent répond qu'un tel souci reste abstrait tant qu'il ne passe pas par la médiation d'un corps politique, la nation, seule capable de le mettre en œuvre. Sur la fin de vie, Fleury, tenue à la neutralité par son rôle dans la convention citoyenne, défend la légitimité de la délibération démocratique et rappelle la clause de conscience des soignants. Manent tient au principe de l'interdit de tuer. Il juge excessive la confiance mise dans les directives anticipées et insiste, avec Axel Kahn, sur la confiance au sein de l'équipe soignante, qu'aucune loi ne peut rendre transparente.

Les deux invités relèvent un paradoxe : on se défie de la loi tout en entretenant un « fétichisme » de la règle qui protège de l'autre, au risque d'une vision infantile de la loi, que le législateur lui-même nourrit. Pour conclure, l'animateur lit la parabole du serviteur inutile (Luc 17). Manent répond qu'il n'y a pas de mérite à accomplir son devoir, dont l'horizon est le bien et la vertu, et que le désir de bonheur n'est pas immoral. Fleury voit dans le devoir l'édification d'un sujet et d'une signification partagée, que la honte et la mésestime de soi rappellent quand on y manque. L'animateur clôt sur une phrase de Kierkegaard : plus un homme a fondé sa vie sur l'éthique, moins il éprouve le besoin de parler de devoir.

Excerpts

Pierre Manent sur la polarité qui éclaire la question du devoir :

“c'est la polarité entre une thèse qui dit l'être humain naî nité il naî sous la loi nous sommes des libertés sous la loi on peut pas imaginer qu'il y a un être humain libre qu'il soit sans loi et il y a une autre thèse qui dit que l'être humain par nature n'est sans loi et ensuite bien sûr la loi il faut qu'il la fabrique mais à la racine de l'homme qui fabrique la loi il y a un être sans loi [...] le moment décisif c'est pas 68 d'une certaine façon ce sont les déclarations des droits de l'homme non pas en tant que tel mais euh contenu de leur base conceptuelle qui est cette notion d'état de nature”

Cynthia Fleury sur la différence entre devoir et contrainte :

“toute contrainte n'est pas un devoir toute devoir est une contrainte mais toute contrainte n'est pas un devoir il y a des contraintes que je suis mais que je ne pose pas comme étant des devoirs parce que il y a un niveau d'engagement il y a un niveau qualitatif du sujet qui n'y est pas [...] un devoir qui ne serait qu'une stricte obéissance perdrait encore je pense de en tout cas au sens ancien du terme de sa définition il faut qu'il y ait quand même une trace de la souveraineté du sujet même si c'est pour actter de s'y soumettre”

Manent sur le citoyen et la chose commune :

“je rencontre sans arrêt des des des des des concitoyens qui disent ah ben euh je je n'ai pas voté pour ça euh bon très bien mais [...] le la relation avec la chose commune n'est pas une relation entre la chose commune et moi en tant que personne séparée c'est moi en tant que citoyen donc bien sûr le le ma relation à la chose commune n'est pas la relation avec une personne privée avec qui j'ai contracté”