Fesneau, Marc
▶ Watch on YouTubeCore ideas
Grosbois ouvre le débat en définissant la souveraineté alimentaire comme la capacité à se passer des intrants de synthèse (engrais issus du gaz russe, pesticides fabriqués à partir de pétrochimie indienne), une dépendance rendue visible par la guerre en Ukraine et par le rapprochement géopolitique entre l'Inde, la Russie et la Chine. Elle relève que la France, bien que grande puissance agricole exportatrice, ne détient pas la majorité des brevets sur les semences qu'elle multiplie, et plaide pour un retour au fumier bovin comme engrais écologique en substitution des engrais minéraux. Fesneau nuance en distinguant souveraineté agricole et souveraineté alimentaire, et en pointant que la balance commerciale agricole française a longtemps été artificiellement positive grâce à la seule viticulture masquant un déficit sous-jacent — la véritable question de souveraineté étant pour lui celle de la maîtrise (des intrants, de l'énergie, du dérèglement climatique et géopolitique) plutôt que celle de produire davantage, une maîtrise mise à mal par une stratégie d'hyperspécialisation fondée sur la théorie des avantages comparatifs qui a rendu la France dépendante de la Russie, de la Biélorussie et de l'Ukraine pour ses intrants azotés.
Grosbois développe une critique centrale de l'effondrement de la biodiversité comme cause largement sous-estimée des difficultés agricoles, éclipsée selon elle par le seul débat sur le réchauffement climatique : la perte de 80 % des insectes en 30 ans (y compris dans les zones protégées européennes) prive l'agriculture de pollinisateurs et de prédateurs naturels, tandis que l'usage intensif de pesticides crée des résistances (illustrées par le moustique tigre résistant aux pyréthrinoïdes, ou le glyphosate désormais inefficace contre plus de 400 espèces recensées) qui obligent à des traitements toujours plus lourds. Elle cible également le maïs comme culture mal adaptée au climat français (système racinaire peu profond, dépendance à l'eau) et l'uniformisation génétique des variétés cultivées comme facteur aggravant de vulnérabilité aux maladies, plaidant pour la réintroduction de diversité génétique au sein même des espèces cultivées et élevées.
Interrogé sur les nouvelles techniques génomiques (NTG) que l'Union européenne s'apprête à autoriser, Fesneau refuse d'opposer technologie et agroécologie, défendant un usage raisonné de la robotique tout en insistant sur l'importance négligée depuis 50 ans du travail sur les sols (rotation des cultures, couverture des sols) — des pratiques qu'il relie au vieux principe agricole de l'assolement triennal. Grosbois répond que son inquiétude porte moins sur le risque sanitaire des NTG que sur la dépendance croissante des agriculteurs à des services extérieurs fournis par des entreprises privées, et sur le risque d'uniformisation génétique supplémentaire que ces techniques pourraient introduire ; elle cite les données de l'institut technique Arvalis montrant que les exploitations en bio, dépourvues des coûts d'engrais et de pesticides de synthèse, dégagent des marges nettes systématiquement supérieures.
Un point de friction plus marqué porte sur l'évolution de la qualité sanitaire de l'alimentation : Fesneau soutient qu'on mange globalement mieux qu'il y a 100 ans sur le plan de la sécurité sanitaire immédiate (traçabilité, réduction des intoxications alimentaires), la France disposant selon lui d'un niveau de sécurité sanitaire sans équivalent dans le monde. Grosbois conteste vigoureusement cette lecture, développant une chaîne causale reliant les pesticides (qu'elle qualifie de perturbateurs endocriniens et d'antibiotiques massivement répandus dans l'environnement, à raison de 1 500 fois la quantité prescrite en médecine humaine et vétérinaire) à une série de pathologies en forte hausse : doublement des cancers en 30 ans malgré la baisse de la consommation d'alcool et de tabac, effondrement de 54 % de la fertilité masculine en 45 ans, explosion de l'endométriose et du syndrome des ovaires polykystiques chez les femmes de moins de 30 ans, troubles du neurodéveloppement et déclin cognitif, et un risque qu'elle juge majeur à court terme : l'antibiorésistance croissante, y compris chez des pathogènes bénins comme Escherichia coli, désormais susceptibles de tuer des personnes en bonne santé.
Grosbois développe une critique structurelle du système de production et de distribution, dénonçant des messages contradictoires envoyés aux agriculteurs (incités officiellement à se diversifier vers la polyculture-élevage tout en étant découragés par les coopératives, interprofessions et banques) et pointant l'opacité de grands groupes agroalimentaires, citant l'exemple de Lactalis ayant longtemps refusé de publier ses comptes en toute illégalité malgré sa position dominante sur le marché américain des produits laitiers. Fesneau reconnaît une part de cette critique tout en défendant la nécessité de composer avec ces grands groupes plutôt que de les mettre à l'écart, arguant que leur propre intérêt économique à long terme converge avec la transformation du modèle, et pointant la responsabilité conjointe du modèle de la grande distribution (60 à 70 % de l'alimentation achetée en supermarché, logique du prix le plus bas) et de la restauration collective, selon lui le secteur le moins vertueux en matière de circuits courts et de bio.
Sur l'ampleur du risque à venir, Grosbois insiste sur le caractère exponentiel des courbes du vivant et l'urgence d'une action réglementaire contraignante (« hard law ») plutôt que de simples incitations volontaires à la manière bruxelloise, comparant l'inaction actuelle à l'attentisme observé juste avant le confinement lié au Covid-19, et alertant sur une perte de 70 % de la biomasse de vertébrés en 50 ans. Fesneau partage une large part du diagnostic mais met en garde contre un discours de rupture radicale qui braquerait les populations concernées, citant sa propre expérience de ministre face aux Gilets jaunes (nés d'une taxe carbone mal vendue et vécue comme un mépris de classe territoriale) pour illustrer le risque politique d'une transition annoncée sans mesures d'accompagnement — son objectif affirmé étant d'« embarquer » les agriculteurs non convertis plutôt que de convaincre ceux qui le sont déjà.
Les deux intervenants s'accordent sur la nécessité de rendre le métier d'agriculteur plus attractif : Grosbois souligne que de nombreux agriculteurs, une fois tombés malades ou confrontés à la maladie de leurs proches, abandonnent rapidement l'usage des pesticides qu'ils jugeaient auparavant indispensables, révélant selon elle un déni largement partagé dans la profession. Fesneau développe plusieurs leviers d'attractivité : valoriser l'ouverture du métier aux personnes non issues du milieu agricole (50 à 60 % des nouvelles installations), améliorer les conditions de travail et accepter le droit à l'échec dans une profession où il reste culturellement perçu comme une faillite familiale et patrimoniale, et accompagner financièrement la transition vers le bio, dont la technicité diffère radicalement de l'agriculture conventionnelle. Il relève enfin que la taille croissante des exploitations françaises (350 000 exploitations contre 1,3 million en Italie) constitue un frein structurel à la diversification, un phénomène qu'il attribue à une logique d'agrandissement systémique plutôt qu'à une politique réelle d'installation des jeunes agriculteurs.
Excerpts
Sur la chaîne causale entre pesticides et pathologies contemporaines, selon Grosbois :
“« On met environ 1500 fois plus d'antibiotiques chaque année sous la forme de pesticides directement dans la nature que ce qu'on prescrit aux humains et aux animaux d'élevage. [...] On voit bien qu'il y a un gros problème, c'est qu'on a quand même les cancers qui ont doublé en 30 ans alors que la consommation d'alcool et tabac a été divisée par deux dans le même temps. »”
Sur la difficulté politique de conduire une transition sans provoquer un rejet, selon Fesneau :
“« Je suis à Blois, à côté de Blois j'ai 2000 emplois qui dépendent de l'industrie du moteur. Donc le mieux, ça serait de l'arrêter tout de suite. Sauf que si je l'arrête tout de suite, je mets 2000 familles au tapis. Donc il faut que je trouve le chemin [...] qui ne soit pas la grande rupture du soir. »”
Sur le choix de société qui sous-tend le système alimentaire actuel, selon Fesneau :
“« On veut du poulet sous la belle plusieurs dizaines de jours et on mange du nuggets. Bon, très bien, c'est juste un choix de société qu'on a fait un peu. Alors, personne n'est forcé de rien. Mais donc on a probablement collectivement à élever le niveau de conscience, sans donner de leçon à personne, parce qu'il y a des gens aussi qui n'ont pas les moyens. »”