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Cassan, Margaux & Hadjadj, Fabrice

Cassan, Margaux: philosophe et écrivaine, autrice d'une biographie critique de Paul Ricœur, de Vivre nu, essai sur le naturisme, et du roman Ultraviolet sur le bronzage

Hadjadj, Fabrice: philosophe et dramaturge, auteur de La Profondeur des sexes, pour une mystique de la chair et du Dieu des bêtes

Le débat est animé par un intervieweur non nommé dans la transcription.

Peut-on tout faire avec son corps ? avec Margaux Cassan et Fabrice Hadjadj

Collège des Bernardins · May 19, 2025

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Core ideas

Le débat part d'un paradoxe contemporain : une société à la fois pudibonde et hypersexualisée. Fabrice Hadjadj préfère parler d'un corps surexposé mais désincarné. L'image omniprésente du corps, dans la pornographie ou la publicité, tient le contact à distance, alors que l'acte charnel relève du toucher, comme chez Jean-Luc Marion, Proust embrassant Albertine ou la « caresse » de Levinas. Faute d'un « juste rapport » à la chair, on oscille entre puritanisme et violence. Margaux Cassan juge que pudibonderie et hypersexualisation vont de pair : la pudibonderie, qui voit dans toute nudité quelque chose de sexuel et donc de scandaleux (sein censuré par Instagram, crop top jugé « non républicain » par Jean-Michel Blanquer), relève selon elle d'une perversion plus que de la pudeur, qui est discrétion. Hadjadj ajoute que la pudeur manifeste le corps humain comme « corps de parole ». La nudité humaine se définit toujours par rapport au vêtement, et l'érotisme tient à la dénudation plus qu'à la nudité.

Le naturisme cristallise leur désaccord. Pour Cassan, c'est un mode de vie où la nudité, uniforme partagé, devient anonyme, égalitaire et sans intention de séduction. Né dans une filiation anarchiste contre l'industrialisation, il comporte un vrai souci de soi. Elle y voit des lieux « sans désir » bienfaisants dans une société qui ramène sans cesse le corps des femmes au désir masculin. Hadjadj juge le naturisme artificiel : l'homme se manifeste par l'habit, qui révèle la fonction, comme celle du prêtre, et une nudité banalisée ramène la peau au pelage. Il veut au contraire « qu'une jupe fendue m'émeuve ». Il refuse que l'intention seule définisse le sens du corps, puisque celui-ci se manifeste malgré nous et est d'emblée relationnel, d'où sa remarque à une collègue trop dénudée devant ses élèves. Cassan répond que cet argument sert à reprocher aux femmes leurs jupes courtes et qu'on n'est pas responsable des projections d'autrui. Elle oppose au « physique du philosophe » faussement négligé le « narcissisme dirigé » de Baudrillard : les soins que l'on croit se donner librement obéissent souvent à un idéal imposé, qui fragilise les femmes. Hadjadj préfère le « souci de soi » au sens grec et voit dans l'art du vêtement une responsabilité proprement humaine.

Sur la maladie, Cassan soutient, avec Nietzsche, que c'est la faillibilité qui rend le corps nôtre et en fait un lieu de connaissance de soi. Hadjadj distingue trois expériences du corps : l'instrument transparent quand il va bien, la défaillance dans la maladie, et l'effort, où la volonté rencontre une résistance jusqu'à ce que le corps acquière un savoir-faire. Il commente la « philosophie de convalescent » de Nietzsche, où la guérison permet de dire oui au monde. Cassan se méfie de la logique qui fait de la souffrance une condition de la sainteté, chez Claudel avec la lèpre de Violaine ou dans le cinéma hollywoodien de The Brutalist. Hadjadj récuse le dolorisme (la prière de Pascal pour le bon usage des maladies) et relit la lèpre biblique comme mise à part plutôt que châtiment du péché. Ils discutent du dualisme. Cassan l'attribue à une tradition platonicienne et souligne l'enracinement protestant du naturisme. Hadjadj défend la place du corps dans la liturgie catholique (Solesmes, gestes de prière, présence réelle) et la « résurrection de la chair », dont le transhumanisme et le métavers seraient des parodies.

Sur les transformations du corps, Cassan propose une limite personnelle entre réparation (rhinoplastie, tatouage, piercing) et optimisation (transhumanisme visant des capacités non humaines). Elle souligne aussi les métamorphoses physiques des transfuges de classe, à partir de l'histoire de sa mère bronzée retournant au soleil après un cancer de la peau. Hadjadj déplace le critère : le Christ porte des « piercings » (les clous) et des marques. La question n'est pas l'altération elle-même mais son ordre, la charité et l'ouverture à autrui plutôt que l'auto-optimisation. Ils se rejoignent sur le terme de « vital » : le transhumanisme, refus de la mort, est pour Cassan une haine de la vie.

Excerpts

Fabrice Hadjadj sur le corps surexposé et désincarné :

“il y a dans notre société et bien une un problème avec le corps, c'estàd qu'à la fois la pornographie par exemple peut ou la l' pseudoérotisation qu'on voit pour vendre des sacs [...] c'est ça n'est que que du que du visuel. Euh et on on ne on a peur en fait du du contact. La pornographie euh c'est derrière une vitre à distance. Donc on pourrait dire "Ah mais regardez, c'est de l'hypersexualisation et en même temps, il n'y a absolument pas d'acte charnel.”

Margaux Cassan sur la distinction entre pudeur et pudibonderie :

“la pudibonderie, c'est de considérer que toute forme de nudité est par nature sexuelle et puisqu'elle est sexuelle, elle est scandaleuse et à partir de là, vous pouvez aller très loin [...] Donc il y a une espèce d'escalade et à mon avis de de ce point de vue-là, la pudibonderie est souvent plutôt une forme de perversion que de pudeur. [...] la pudeur par définition implique une forme de discrétion et de réserve.”

Margaux Cassan sur la faillibilité du corps :

“C'est parce queon ne maîtrise pas le corps ou parce qu'il est faillible qui nous appartient en tant qu'homme. Parce que si on avait un corps qui était infaillible, il serait soit robotique, soit on serait des dieux. [...] On va d'abord accueillir cette fragilité, ensuite on va la digérer et puis on va apprendre à la surmonter à priori euh quand c'est une maladie. Donc c'est un endroit de développement, de connaissance de soi et d'émancipation, la faillibilité.”