Leborgne, Mgr Olivier
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Mgr Leborgne ouvre le débat en partageant son expérience de terrain dans le Pas-de-Calais : les migrants qu'il y côtoie ne souhaitent généralement pas s'installer en France mais rejoindre l'Angleterre, motivés selon lui essentiellement par des raisons économiques et par la guerre (citant le Soudan et l'Afghanistan), plutôt que par le climat — une migration si risquée (le franchissement de la Manche) qu'elle ne peut, selon lui, relever du simple plaisir. D'Ornellas situe le débat contemporain dans une donnée qu'elle juge inédite dans l'histoire — l'ampleur numérique des flux migratoires actuels — et distingue ce qu'elle appelle un rejet de la politique migratoire menée (plutôt qu'un rejet des personnes elles-mêmes), interrogeant si les objectifs thomistes de paix et de justice assignés au politique restent atteignables lorsque les flux ne sont pas maîtrisés.
Un désaccord structurant porte sur le niveau auquel doit se poser la question migratoire : Leborgne, tout en reconnaissant les efforts déployés par l'État contre les passeurs, dénonce les effets pervers des mesures strictement sécuritaires (les tentatives d'empêcher les départs en crevant les bateaux aboutissant, selon lui, à des traversées plus surchargées et donc plus dangereuses) et plaide pour porter le débat au niveau de la justice internationale plutôt que de le cantonner à des réponses défensives locales. D'Ornellas répond que la focalisation sur la seule sécurité est déjà en partie dépassée dans le débat public, où une inquiétude culturelle serait devenue centrale — l'importation massive d'une population porteuse d'une culture différente suscitant, selon elle, une incompréhension légitime face à un discours jugé trop lénifiant sur les vertus systématiques de la différence.
D'Ornellas développe un point qu'elle juge structurellement absent du débat migratoire : l'existence d'un « exil intérieur » vécu par une partie de la population française, une souffrance collective à l'échelle de la société qu'elle estime aussi digne d'attention que les situations individuelles des migrants, et qui interroge selon elle la stabilité de la composition culturelle et civilisationnelle du pays dans un cadre démocratique fondé sur un peuple. Elle affirme également qu'un pays ne peut être forcé à accueillir contre son gré et que le sentiment du peuple accueillant doit être davantage pris en compte, y compris dans le discours de certains représentants de l'Église. Leborgne nuance en indiquant n'avoir jamais reçu de plainte de catholiques pratiquants de son diocèse sur ce sujet, tout en comprenant l'inquiétude que peut ressentir une famille face à la présence de jeunes migrants dans l'espace public.
Sur la question économique, Leborgne cite l'exemple d'un chef d'entreprise incapable de recruter sans immigration et celui de l'hôpital d'Arras dont la moitié des spécialistes viennent de l'étranger, tout en rapportant le témoignage critique d'un évêque camerounais dénonçant l'exode de médecins camerounais vers le Canada — une situation qu'il qualifie d'hypocrisie occidentale, acceptant l'immigration qualifiée tout en fermant la porte à d'autres profils. D'Ornellas répond que la proportion de migrants qui travaillent effectivement est plus faible que celle de la population résidente, que la question du numerus clausus médical relève d'un choix politique français indépendant, et que la pression migratoire exerce également un effet à la baisse sur les salaires — un phénomène qu'elle relie à la position de nombreux grands patrons favorables à une immigration plus massive.
Le débat aborde ensuite frontalement le rapport entre charité personnelle et charité politique, distinction empruntée à saint Thomas d'Aquin par d'Ornellas : selon elle, la charité personnelle n'a jamais de bonne raison de se limiter (elle n'hésiterait jamais à réconforter une personne en face d'elle), mais la charité politique, elle, doit composer avec la prudence et peut légitimement rencontrer des limites, notamment face à des statistiques qu'elle cite sur le stress post-traumatique et les troubles psychiques chez certains migrants dans un système de santé déjà saturé. Leborgne répond que l'amour n'est « pas du romantisme » mais « une force politique insoupçonnée », l'engagement de la liberté pour le bien de l'autre jusqu'au bien commun, et refuse toute opposition binaire entre vérité et charité, tout en précisant explicitement ne pas prôner une immigration sans limites.
Un point de friction vif surgit lorsque d'Ornellas établit un parallèle entre l'incohérence supposée de certains catholiques engagés sur les questions de vie (avortement, euthanasie) et relativistes sur la question migratoire, et inversement — provoquant une réaction ferme de Leborgne, qui juge la comparaison choquante : il n'y a, selon lui, aucune commune mesure entre le fait de retirer la vie à un être et celui de dire que certaines personnes n'ont pas vocation à rester dans un pays donné. D'Ornellas maintient cependant sa position sur la nécessité de cohérence doctrinale, insistant que la question de la définition même de la vie n'est pas comparable à celle de la préservation d'une frontière.
Sur l'enseignement du pape François, d'Ornellas exprime un désaccord assumé — vécu, dit-elle, moins comme un désaccord intellectuel que comme un sentiment d'injustice — reprochant au pape d'affirmer que la sécurité personnelle des migrants prévaudrait sur la sécurité des nations, une opposition qu'elle juge mal posée puisque la sécurité personnelle des habitants d'une nation dépend justement de la sécurité que cette nation est capable d'assurer ; elle relève aussi des divergences entre les enseignements de François et ceux de Benoît XVI ou Jean-Paul II sur la préservation des identités nationales. Leborgne défend le pape en resituant ses propos dans la continuité de Matthieu 25 (« j'étais migrant, vous m'avez accueilli ») et de l'option préférentielle pour les pauvres, développée à travers l'exemple de la communauté de l'Arche où les personnes handicapées, mises au centre, permettent à chacun de trouver sa place — tout en admettant sa propre liberté de discussion politique face à un enseignement qui n'engage pas l'infaillibilité pontificale, et en racontant un épisode personnel où un paroissien lui avait reproché de prier pour les migrants pendant une messe, geste qu'il qualifie d'« apostasie objective de la foi catholique ».
L'échange se clôt sur une réflexion eschatologique partagée : Leborgne insiste que le réalisme chrétien authentique est, selon lui, celui de la Résurrection — la certitude que le Christ a vaincu la mort l'empêchant de se résigner face aux difficultés migratoires sans pour autant prétendre détenir de solutions définitives — tandis que d'Ornellas, tout en maintenant ses désaccords, rappelle ne pas vouloir se focaliser sur la personne du pape lui-même, les orientations variant historiquement d'un pontife à l'autre. Les deux intervenants s'accordent finalement sur l'importance de ne pas oublier la dimension eschatologique du christianisme — le refus de vouloir « réaliser le royaume sur terre » — comme garde-fou contre une confusion entre espérance politique et espérance théologale.
Excerpts
Sur la distinction entre charité personnelle sans limite et charité politique nécessairement bornée par la prudence, selon d'Ornellas :
“« Est-ce qu'il est possible qu'il y ait des limites tout simplement dans l'exercice de la charité politique ? C'est ça la différence que je faisais : en effet, je n'aurais jamais aucune bonne raison de ne pas m'attarder, de ne pas parler, de ne pas donner un verre d'eau, de ne pas réconforter une personne qui pleure et qui est en face de moi. Je n'en aurai jamais. Simplement, la question politiquement se pose un peu différemment. »”
Sur l'amour comme force politique et non simple sentiment, selon Mgr Leborgne :
“« Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés, ce n'est pas de la charité personnelle. L'amour, ce n'est pas du romantisme, c'est une force politique insoupçonnée. L'amour, c'est l'engagement de la liberté pour le bien de l'autre, jusqu'au bien de la cité, jusqu'au bien commun. »”
Sur le rejet du parallèle entre avortement/euthanasie et politique migratoire :
“« Il y a une comparaison que vous avez faite qui me choque honnêtement, entre l'avortement, l'euthanasie et la question migratoire. Il n'y a pas de commune mesure entre le fait de poser l'acte de mort, donc de retirer la vie à un être, et le fait de dire il y a certaines personnes qui n'ont pas vocation à vivre ici. »”