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Blanquer, Jean-Michel

professeur agrégé de droit public, avocat, ancien ministre de l'Éducation nationale de 2017 à 2022, président de Terra Academia et du Laboratoire de la République, auteur de Civilisation française

L'école est-elle au service de la méritocratie ? avec Jean-Michel Blanquer et Jean-Paul Brighelli

Collège des Bernardins · Jan 7, 2026

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Core ideas

Brighelli ouvre le débat en distinguant l'instruction publique (visant à transmettre des savoirs) de l'éducation nationale (se substituant en partie aux parents), une distinction qu'il fait remonter au changement de nom du ministère en 1932. Il présente l'école de Jules Ferry comme une école de mobilisation nationale (« l'école de la revanche » préparant la guerre de 1914) et estime que la France traverse aujourd'hui une « guerre culturelle » qu'elle est en train de perdre. Blanquer répond en défendant une conception de coéducation entre famille et école, où l'instruction reste le noyau dur de la mission scolaire mais où l'école assume également une dimension de sociabilité, sans pour autant décharger les familles de leurs responsabilités propres.

Brighelli développe un diagnostic sévère sur l'état de l'apprentissage de la lecture, citant une définition internationale de l'illettrisme et affirmant que, dans un grand nombre de collèges, la moitié des élèves de sixième seraient techniquement illettrés (incapables de lire un énoncé simple en moins de deux minutes). Il attribue cette situation à l'abandon des méthodes syllabiques au profit de méthodes globales ou semi-globales, à la réforme Jospin de 1989 (qu'il qualifie de tournant « constructiviste », où l'élève est censé construire lui-même ses savoirs) et à ce qu'il appelle la « génération Ratus », des enseignants eux-mêmes formés par des pédagogues issus de cette réforme. Blanquer partage une partie de ce constat mais nuance en rappelant que la France, lors de la dernière enquête PISA, a reculé deux fois moins que la plupart des pays comparables, et que les évaluations internationales Pirls (niveau des élèves de 8 ans) montrent un léger rebond français en lecture depuis 2021 — un des seuls, avec le Portugal, dans un contexte de recul généralisé après la crise sanitaire.

Un désaccord de méthode oppose les deux intervenants sur la manière de réformer le système : Blanquer défend une approche par conviction et par étapes successives (édition de livrets de référence via le Conseil scientifique de l'Éducation nationale, présidé par Stanislas Dehaene, évaluations nationales de début d'année à chaque niveau clé), estimant qu'imposer brutalement une méthode unique se heurterait à des résistances contre-productives de la part des enseignants et des syndicats. Brighelli, à l'inverse, plaide pour une intervention plus autoritaire — imposer une méthode alphabétique-syllabique unique au niveau national plutôt que de laisser perdurer les méthodes semi-globales, et « museler » les syndicats sur les questions pédagogiques, qu'il juge relever exclusivement des conditions de travail et non de la didactique. Blanquer répond en défendant sa politique de « société de confiance » et d'« école de la confiance », jugeant contre-productif tout affrontement frontal, tout en reconnaissant avoir subi une violence politique et médiatique importante lors de ses réformes.

Sur les groupes de niveau, Blanquer défend leur principe sous condition de mise en œuvre (passages possibles d'un groupe à l'autre en cours d'année, objectif premier étant que les enfants arrivent au collège avec des bases solides en français et en mathématiques dès l'école élémentaire), rappelant l'importance du vocabulaire acquis avant 3 ans comme « premier capital » de l'enfant et sa décision d'avoir rendu l'instruction publique obligatoire à 3 ans en 2019. Brighelli, s'appuyant sur son expérience d'enseignant, défend une version plus radicale des groupes de niveau — davantage d'heures de cours pour les élèves les plus faibles, comme au Japon — et va jusqu'à évoquer, de façon provocatrice, l'idée (qu'il attribue à l'abbé Grégoire pendant la Révolution française) de retirer les enfants les plus en difficulté à leur milieu familial pour les scolariser en internat, illustrant son propos par les internats d'excellence expérimentés sous le ministère de Luc Chatel.

Interrogé sur le concept même de méritocratie, critiqué par Michael Young dès 1958 comme un moyen de légitimer les inégalités, Blanquer défend ce concept comme un accompagnement naturel des Lumières, présent dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, tout en mettant en garde contre une méritocratie dévoyée qui figerait le destin d'un individu sur la seule performance à 20 ans (dissertation, concours) sans lui laisser de deuxième chance ou de passerelle ultérieure (citant l'exemple de l'École de guerre dans l'armée ou de l'agrégation de droit public, où l'expérience professionnelle intervient a posteriori). Il critique également le recrutement de la classe politique elle-même sur des critères trop précoces et trop peu diversifiés, évoquant une forme de « médiocratie » héritée selon lui de la même génération que les pédagogues contestés.

Sur le recrutement et la formation des professeurs, Brighelli plaide pour la création de classes préparatoires au métier d'instituteur, distinctes des facultés et des INSPE, insistant sur l'étymologie du mot « instituteur » (« faire tenir debout »). Blanquer répond que ce mécanisme existe en réalité depuis 2021 sous forme de classes préparatoires expérimentales au professorat des écoles, qu'il souhaiterait voir généralisées comme une réinvention moderne des anciennes écoles normales, combinant exigence forte et effectifs restreints. Interrogé sur la définition d'un bon professeur, Blanquer met en avant deux qualités fondamentales — aimer les élèves (vouloir sincèrement leur réussite) et aimer le savoir que l'on transmet — auxquelles il ajoute une capacité d'improvisation proche des arts du spectacle, jugeant qu'un stage de trois jours d'improvisation théâtrale vaudrait plus que de nombreux cours de didactique.

L'échange se conclut sur la compatibilité entre méritocratie et valeurs républicaines de fraternité : Blanquer refuse toute opposition entre les deux, défendant l'idée que l'école doit à la fois donner à chacun les moyens de la suite (les savoirs fondamentaux comme socle commun) et permettre à chacun d'exprimer sa propre excellence tout au long de la vie, tout en réancrant l'enfant dans la nature et dans la culture. Il défend la nature spontanée du goût enfantin pour le classement et la comparaison (illustré par le sport), estimant que la suppression des notes ou l'inflation des mentions au baccalauréat ont ridiculisé l'idée même de méritocratie en créant un décalage brutal avec la réalité des filières sélectives ultérieures. Il termine en appelant à retrouver une « confiance » collective dans l'école, comparable à celle qui prévalait selon lui sous la Troisième et la Quatrième République, tout en soulignant l'hétérogénéité géographique des résultats scolaires en France (la Bretagne et le grand Ouest étant cités comme des régions où l'école « va bien ») et l'existence documentée d'un « effet chef d'établissement », d'un « effet inspecteur » voire d'un « effet ministre ».

Excerpts

Sur le diagnostic sévère de l'illettrisme en sixième, selon Brighelli :

“« La réalité, c'est que dans un très grand nombre de collèges en 6e, 50 % des élèves sont illettrés, sont techniquement illettrés. Ils sont incapables de lire un énoncé simple d'une page en moins de 2 minutes. [...] Le problème, c'est que les profs de 6e ne sont pas là pour leur apprendre à lire. »”

Sur le refus d'opposer méritocratie et fraternité, selon Blanquer :

“« Il ne faut pas un système méritocratique absurde où en gros l'objectif serait de dégager la goutte dans l'alambique de celui qui fera Polytechnique et puis le reste des élèves, on s'en fiche. [...] Le but d'un système scolaire, c'est d'amener tout le monde à sa propre excellence. »”

Sur l'importance de retrouver la confiance collective dans l'école, selon Blanquer :

“« La confiance dans l'école a existé dans notre histoire. C'est la fameuse école de la 3e République et même de la 4e République. [...] Aujourd'hui, on est rentré dans le cercle vicieux inverse. Plus personne ne croit en l'école et le grand sport national, c'est de critiquer l'école. »”