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Korsia, Haïm

grand rabbin de France

L’euthanasie est-elle nécessaire ? avec Haïm Korsia & Raphaël Enthoven

Collège des Bernardins · Nov 27, 2023

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Core ideas

Enthoven ouvre le débat en contestant la nécessité même d'une nouvelle loi distincte sur l'euthanasie, arguant que la France dispose déjà, depuis la loi Kouchner de 2002, d'un cadre sur les droits des malades et les soins palliatifs qui n'est simplement pas appliqué — mais nuance rapidement en distinguant trois enjeux à traiter séparément : le développement des soins palliatifs (qu'il juge indissociable de l'aide active à mourir, cette dernière constituant selon lui « le soin par excellence » plutôt que son antithèse), l'état du droit, et les tragédies individuelles concrètes qu'il illustre par le récit de patients atteints de sclérose latérale amyotrophique contraints de partir mourir en Belgique ou en Suisse faute de cadre légal en France. Korsia répond en insistant sur l'insuffisance actuelle de l'accès aux soins palliatifs (citant un avis de la Cour des comptes de juillet 2023 selon lequel les demandes d'aide active à mourir reculent lorsque les patients reçoivent effectivement des soins palliatifs) et en récusant l'idée que le catholicisme valoriserait la souffrance de manière rédemptrice — tout en racontant l'expérience personnelle d'un ami atteint de sclérose latérale amyotrophique dont les quatre dernières années de vie, contre l'avis initial des médecins, ont permis une proximité familiale précieuse.

Un axe central du désaccord porte sur la distinction entre intention et effet : Korsia soutient que la sédation profonde continue et irréversible (qui apaise la douleur jusqu'au décès) diffère fondamentalement d'un acte visant délibérément à donner la mort, l'intention du soignant étant selon lui décisive — comparant cette distinction à une analyse qu'Enthoven avait lui-même développée ailleurs sur la différence entre le terrorisme et la riposte d'une armée régulière. Enthoven rejette cet argument comme non pertinent dans ce contexte précis, insistant que l'intention des médecins pratiquant une euthanasie active en Belgique ou en Suisse n'est jamais de « tuer » mais d'exaucer la volonté d'un malade en fin de vie irréversible, et que le refus de certains collectifs de soignants (citant une pétition de 800 000 professionnels) de qualifier cet acte de « soin » relève selon lui d'un déni de la réalité de l'accompagnement.

Enthoven développe une argumentation centrale contre ce qu'il perçoit comme une hypocrisie structurelle du système actuel : des patients meurent aujourd'hui « en cachette », certains partant à l'étranger, d'autres bénéficiant de pratiques informelles tolérées par des médecins et des tribunaux qui, techniquement, devraient constituer des infractions pénales — un système qu'il juge intenable et qu'il compare à la légalisation de l'IVG par la loi Veil, qui n'a pas éliminé les cas limites mais a permis de sortir de la clandestinité. Korsia objecte que légiférer à partir des cas exceptionnels risque de créer de nouveaux problèmes (illustré par l'exemple des délais d'avortement repoussés en 2001), et cite l'exemple suisse de l'association Dignitas ayant conduit à des dérives documentées (personnes euthanasiées sur la base de diagnostics erronés) pour mettre en garde contre les effets pervers d'un système d'aide active à mourir. Enthoven réfute l'argument des dérives suisses et belges comme non probant à l'échelle systémique, affirmant qu'aucune société n'a créé de mécanisme d'élimination généralisée des personnes âgées (rejetant explicitement l'analogie avec le film dystopique Soleil vert) et que « le mauvais usage d'une liberté n'est pas un argument contre l'attribution de cette liberté ».

Le débat aborde ensuite frontalement la notion de dignité humaine : Enthoven développe une position complexe reconnaissant l'ambiguïté du terme — utilisable aussi bien pour défendre le caractère sacré et inaliénable de la vie que pour défendre la primauté de la liberté individuelle sur la vie — et rejette explicitement l'idée que la vie serait sacrée en toute circonstance, citant l'IVG et la légitime défense armée contre des terroristes comme contre-exemples déjà acceptés socialement. Korsia répond en défendant le caractère sacré de la vie comme principe biblique fondateur (citant le Deutéronome, chapitre 30 : « je place devant vous la vie et la mort, et vous choisirez la vie »), tout en distinguant nettement le commandement biblique contre le meurtre (qu'il traduit précisément par « tu n'assassineras point » plutôt que « tu ne tueras point », rendant possible la légitime défense) de l'interdiction de l'aide active à mourir, qu'il n'assimile pas à un assassinat mais qu'il continue de refuser au nom d'une vision où la vie constitue un « fardeau » divin qu'on ne choisit pas de porter.

Enthoven développe une lecture alternative du commandement biblique inspirée de Dostoïevski, selon laquelle « tu ne tueras point » ne serait pas un commandement mais un constat métaphysique — l'idée qu'un « quelque chose » de la personne tuée survit toujours à l'acte de mise à mort, illustrée par la protection divine accordée à Caïn après le meurtre d'Abel dans la Genèse — et oppose à cela une distinction entre vision « grecque » (où la vie bonne et la liberté priment sur la vie biologique, illustrée par les suicides stoïciens de Sénèque et Caton) et vision « judéo-chrétienne » (où la vie est un don divin non négociable), estimant que nos comportements contemporains restent grecs tandis que nos consciences demeurent chrétiennes. Korsia nuance en citant des contre-exemples bibliques de sacrifice volontaire assumé pour une cause supérieure (Samson, les défenseurs de Massada), sans pour autant y voir un précédent justifiant l'aide active à mourir individuelle motivée par la seule souffrance personnelle.

Interrogé sur l'accusation, qu'Enthoven a formulée ailleurs, selon laquelle le refus légal actuel de l'euthanasie constituerait une survivance catholique dans le droit français et sa légalisation une victoire de la laïcité, Korsia rétorque vigoureusement que ni lui ni des figures comme Monseigneur Pierre d'Ornellas (évêque de Rennes, avec qui il a longuement échangé sur ce sujet dans des commissions parlementaires) n'emploient jamais d'arguments théologiques dans le débat public, transcrivant systématiquement leurs convictions en termes laïques audibles par l'ensemble des citoyens — affirmant qu'« il n'y a pas d'instance plus laïque, au sens de plus respectueuse de la liberté de croire ou de ne pas croire, que les religions aujourd'hui ». Il critique également le glissement sémantique des termes employés (de « euthanasie » à « aide active à mourir »), y voyant une manière d'euphémiser une réalité sans la changer, tout en reconnaissant que la loi ne doit régler que des « cas limites » documentés par milliers chaque année en France.

L'échange se conclut sur une réflexion partagée concernant la nécessité de vivre le débat avec « intranquillité » plutôt qu'avec une conscience tranquille, quelle que soit la position défendue — Enthoven qualifiant cette posture de « camusienne » et regrettant que le débat public caricature systématiquement les défenseurs de l'aide active à mourir en « barbares » et ses adversaires en figures dépassées refusant la réalité — tandis que Korsia insiste sur l'importance du « cas de conscience » individuel du soignant, rappelant l'affaire Vincent Lambert (dont il a personnellement connu les acteurs en tant que rabbin de Reims) comme exemple d'une situation où seule la rencontre effective entre les parties (famille, équipe soignante) a permis de dénouer un conflit paralysant, et mettant en garde contre le risque symétrique de l'acharnement thérapeutique rendu possible par les capacités techniques modernes de réanimation.

Excerpts

Sur la distinction entre intention thérapeutique et acte létal, selon Korsia :

“« L'intention du soignant, c'est j'apaise la douleur parce que lui ne la supporte pas, lui ne la veut plus, et son entourage... quelqu'un qui dit "bon, allez, on le tue", ce n'est pas du tout la même chose. C'est l'intention du soignant qui change. »”

Sur l'hypocrisie du système actuel qui tolère en silence ce qu'il refuse de légiférer, selon Enthoven :

“« Aujourd'hui, il y a en France quantité de gens qui mettent un terme à leurs jours et qui se mettent hors la loi en le faisant. Ceci ne peut pas durer, l'hypocrisie est là et le problème de société est là... le mauvais usage d'une liberté n'est pas un argument contre l'attribution de cette liberté. »”

Sur la nécessité de vivre le débat avec « intranquillité » plutôt qu'avec une conscience apaisée :

“« Quelle que soit la position à laquelle on adhère, on ne doit pas la vivre tranquillement... l'adhésion à ce point de vue-là, même au nom de la liberté, impose d'être vécue par celui qui y adhère de façon intranquille, et ça, c'est un des problèmes du débat. »”