Port, Nicolas
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Quinson ouvre le débat en distinguant précisément trois notions souvent confondues : le célibat (ne pas vivre en couple), la chasteté (la maîtrise de soi et du respect de l'autre) et la continence (le renoncement à l'activité sexuelle). Il défend l'idée d'un « appel au célibat » qu'il définit comme l'expérience d'avoir été affecté par le Christ à un niveau de profondeur suffisant pour que cela devienne structurant et débouche sur un engagement libre, insistant sur le fait que ce célibat, sur des critères purement humains, reste incompréhensible puisque l'être humain est naturellement fait pour la vie de couple, une idée qu'il retrouve dans la parole évangélique où Jésus lui-même dit du célibat que « comprenne qui pourra ».
Port développe une distinction complémentaire entre une approche « charismatique » du célibat (un don reçu d'en haut, dans la lignée des catéchèses de Jean-Paul II sur le corps) et une approche relevant davantage d'une « discipline » ou sagesse pratique acquise progressivement ; Quinson refuse d'opposer ces deux logiques, plaidant pour les articuler, tout en mettant en garde contre le risque de présenter le célibat comme une transformation quasi magique qui dispenserait d'un long apprentissage pratique de gestion des pulsions, des fantasmes et des relations. Il souligne que la grâce de l'ordination ne supprime pas l'humanité de celui qui la reçoit.
Port développe, depuis sa perspective de psychologue clinicien, l'idée que la capacité de sublimation des pulsions varie fortement d'un individu à l'autre selon des facteurs psychologiques (histoire personnelle, façon dont la frustration a été accompagnée dans l'enfance) autant que biologiques, s'appuyant sur la théorie freudienne de la pulsion comme énergie pouvant emprunter un « circuit court » (satisfaction immédiate) ou être sublimée, avec toujours, selon Freud, un « quota d'énergie sexuelle non sublimable ». Il critique un discours moralisant de l'Église (notamment sur la masturbation, qualifiée de péché mortel dans le catéchisme) qui accorderait selon lui une importance disproportionnée aux échecs de cette sublimation.
Quinson retrace ensuite l'histoire de la discipline du célibat sacerdotal, rappelant que jusqu'au IVe siècle les prêtres étaient majoritairement mariés (l'ordination suivant alors un « cursus honorum » n'intervenant qu'après 30 ans, une fois la maturité spirituelle éprouvée), et que le célibat obligatoire ne s'est imposé progressivement qu'à partir du XIe siècle. En relisant les traités sur la virginité de saint Ambroise, saint Augustin et saint Jérôme, il distingue des motivations qu'il juge recevables (l'anticipation du royaume, la dimension nuptiale du don de soi à Dieu, la liberté par rapport à la chair, le martyre volontaire une fois les persécutions achevées) d'une motivation qu'il juge problématique : l'association entre sexualité et impureté, développée en des termes qu'il qualifie lui-même de violents chez ces auteurs. Il établit un parallèle entre cette évolution théologique et un changement structurel dans la formation des prêtres — le passage du cursus honorum (attendre la maturité du candidat) à un système de séminaires prenant les candidats de plus en plus jeunes et les coupant du monde, sur le modèle monastique, dans l'espoir, selon lui non vérifié historiquement, de réduire les risques de dérives.
Un point d'accord fort entre les deux intervenants porte sur le rejet de la formule « le célibat est obligatoire » : Quinson préfère la formulation attribuée au cardinal Lustiger selon laquelle « l'Église latine a fait un choix spirituel de n'ordonner prêtres que des hommes qui choisissent librement le célibat », insistant que le véritable enjeu est celui de la liberté du choix plutôt que de la contrainte, et rappelant que des prêtres mariés existent bel et bien dans l'Église catholique (Églises orientales catholiques, prêtres anglicans convertis représentant 30 % du clergé catholique romain en Angleterre depuis l'ouverture permise par Benoît XVI, et l'épisode historique des quelque 6 000 prêtres français mariés sous la Révolution ayant demandé leur réintégration après le Concordat).
Sur la question, largement médiatisée, d'un lien entre célibat et abus sexuels, Port, dont c'est le sujet de recherche, cite le rapport de la commission Sauvé (CIASE, 2021) affirmant l'absence de causalité entre célibat et pédophilie, tout en nuançant : le célibat constituerait selon lui un « cofacteur » plutôt qu'une causalité directe, les études sur la récidive montrant qu'une vie de couple (homosexuelle ou hétérosexuelle) réduit le risque de récidive chez un auteur de violence sexuelle. Il précise également que seulement 12 % des violences sexuelles sur mineurs commises par des prêtres relèvent au sens strict de la pédophilie, la majorité des victimes étant pubères, ce qui nuance selon lui l'usage souvent trop large du terme.
Sur la gouvernance de l'Église, interrogé sur un éventuel lien entre célibat clérical et tendances autocratiques, Quinson se dit incompétent pour trancher scientifiquement mais reconnaît l'absence structurelle, pour un prêtre, d'un conjoint capable de le confronter quotidiennement — un rôle qu'il estime devoir être compensé par des équipes de prêtres, des laïcs ou le processus synodal initié par le pape François, qu'il salue comme un espace précieux d'écoute mutuelle entre tous les états de vie de l'Église. Il évoque également, sans trancher, l'hypothèse un temps envisagée puis refermée par le pape Léon XIV d'un accès des femmes au diaconat comme piste de rééquilibrage du pouvoir hiérarchique aujourd'hui concentré entre hommes célibataires.
Sur la baisse du nombre de vocations et l'argument selon lequel autoriser le mariage des prêtres pourrait y remédier, Port attribue cette baisse en priorité à l'affaiblissement de la transmission de la foi dans une culture post-chrétienne plutôt qu'au célibat lui-même, tout en reconnaissant que les « ratés » du célibat (doubles vies vécues dans la souffrance, départs du ministère de prêtres qu'il estime auraient pu être d'excellents prêtres mariés) constituent une vraie question — il déplore l'absence d'une étude sérieuse et anonyme sur la vie affective et sexuelle des prêtres sur toute la durée d'une vocation, les seuls chiffres disponibles dans la presse (de 20 % à 80 % de prêtres menant une « double vie ») étant, selon lui, sans valeur faute de méthodologie rigoureuse, la honte entourant le sujet empêchant toute parole libérée même entre confrères.
Sur l'équilibre personnel permettant de vivre le célibat de façon épanouie, Quinson développe l'importance d'une vie spirituelle vécue comme quelque chose d'humble et de discret plutôt que de spectaculaire, du bonheur trouvé dans le ministère lui-même, de l'accompagnement spirituel et psychologique, et surtout de l'amitié — un point qu'il développe longuement en s'appuyant sur l'exemple de l'amitié de Jésus avec Marthe, Marie et Lazare, rejetant l'idée reçue selon laquelle un prêtre, devant être « tout à tous », n'aurait pas le droit de cultiver des amitiés personnelles fortes. Les deux intervenants critiquent également l'idée que le prêtre serait « un autre Christ » à un titre supérieur à celui de tout baptisé, citant Cyprien de Carthage (« Christianus alter Christus », tout chrétien est appelé à être un autre Christ) et Augustin (« pour vous je suis évêque, avec vous je suis chrétien »), Port allant jusqu'à juger dérangeante l'idée que l'exigence de sainteté serait plus élevée pour les prêtres que pour les baptisés mariés, en s'appuyant sur l'exemple concret du sacrifice quotidien qu'il observe chez sa sœur, mère de famille.
L'échange se conclut sur deux sujets ouvertement présentés comme des « chantiers » non résolus : d'une part, la surreprésentation statistique de victimes masculines et de personnes homosensibles parmi les prêtres relevée par le rapport de la CIASE, que Port interroge sans trancher entre plusieurs hypothèses (appel divin préférentiel, forme de vie facilitant un refuge identitaire face à une société où le coming out resterait difficile dans un contexte catholique, ou valorisation récente de la sainteté dans le mariage depuis Jean-Paul II détournant certains profils hétérosexuels vers le mariage) — Quinson signalant l'obsolescence d'un texte de 2005 sur l'accueil au séminaire de candidats présentant une tendance homosexuelle, jugé flou et interprété de façon très inégale selon les évêques ; d'autre part, l'interprétation du terme grec traduit par « eunuques » dans Matthieu 19, employé par Jésus pour désigner ceux qui renoncent au mariage pour le royaume des cieux, que Quinson lit comme une image volontairement brutale rappelant la consistance réelle du renoncement (à une compagne, à des enfants, à une reconnaissance sociale), plutôt que comme une invitation à idéaliser le célibat sacerdotal en une vie quasi angélique.
Excerpts
Sur la distinction entre célibat obligatoire et célibat librement choisi, selon Quinson :
“« L'Église latine a fait un choix spirituel de n'ordonner prêtres que des hommes qui choisissent librement le célibat. [...] Le vrai sujet, c'est la liberté. Quelqu'un qui entrerait au séminaire en disant "dans la pochette surprise, il y a le célibat, c'est une obligation, je n'ai pas le choix", pour moi c'est casse-cou. »”
Sur le célibat comme cofacteur plutôt que cause directe des violences sexuelles, selon Port :
“« Toutes les études sur les risques de récidive [...] disent qu'il y a moins de risque de récidive chez un auteur de violence sexuelle lorsqu'il a une vie de couple, homosexuelle ou hétérosexuelle. Donc on voit bien que la vie de couple est un facteur de protection contre la récidive. [...] Il y a quand même un facteur qui est lié à ce choix du célibat et à la difficulté à le tenir sur le long terme. »”
Sur l'absence de données fiables concernant la vie affective réelle des prêtres, selon Port :
“« J'ai lu des articles de presse où on sort des chiffres, mais des chiffres de 20 % de prêtres qui auraient une double vie, d'autres chiffres qui disent 80 %. Ça veut dire qu'on ne sait pas en fait. [...] C'est un sujet qui mériterait de dézoomer un peu et de s'interroger sur comment on accompagne ces prêtres. »”