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Bessis, Sophie & Petitier, Paule

Bessis, Sophie: historienne, ancienne chercheuse associée à l'IRIS, spécialiste de l'histoire coloniale et de l'Afrique, autrice de La civilisation judéo-chrétienne, anatomie d'une imposture

Petitier, Paule: professeure émérite de littérature française à l'université Paris Cité, spécialiste de Jules Michelet, cofondatrice de la revue Écrire l'histoire

Le débat est animé par un intervieweur non nommé dans la transcription.

Roman national : Héritage ou imposture ? avec Sophie Bessis & Paule Petitier

Collège des Bernardins · Oct 28, 2025

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Core ideas

Les deux intervenantes partent de la difficulté à définir le « roman national ». Selon Paule Petitier, l'expression se diffuse dans les années 1980 dans le sillage des Lieux de mémoire de Pierre Nora, qui montraient le caractère construit de la mémoire collective. Nora la rapprochait du « roman familial » freudien : la nation, comme l'enfant déçu par ses parents, s'invente des ancêtres prestigieux. Sophie Bessis rappelle que « roman » signifie fiction et que ce roman naît au XIXᵉ siècle avec l'État-nation. Elle lui prête deux fonctions : rassembler une population divisée (Jules Ferry l'introduit à l'école après 1870 et la Commune) et légitimer un récit dominant à partir de faits réels ou supposés. Elle cite le programme de Lavisse (les Gaulois, Charles Martel, Jeanne d'Arc) et son propre souvenir d'élève dans la Tunisie coloniale, à qui l'on apprenait que Charlemagne était français. Les deux intervenantes rappellent qu'existait déjà un « roman monarchique » de la continuité dynastique, avec l'ancêtre mythique Pharamond, lui-même greffé sur le mythe troyen de l'Énéide.

La distinction entre « roman » et « récit » national leur paraît poreuse. Avec Ricœur et Hayden White, Petitier rappelle que tout récit est une mise en intrigue qui crée des zones d'invisibilité. Bessis en donne pour exemple le récit gaulliste d'une France résistante, démonté selon elle par des historiens étrangers (Paxton, Sternhell). Elle cite aussi le mythe de « la France patrie des droits de l'homme », qui efface la dette des Lumières envers Locke et l'Angleterre, et le récit américain de la « destinée manifeste », qui occulte l'extermination des Amérindiens. Le roman national a pu « faire France », mais sans abolir les conflits de classe, et en soudant autour d'une altérité hostile. Petitier ajoute qu'il a tenu parce qu'il se confondait avec le grand récit du progrès. Bessis juge que ce progrès reposait aussi sur l'exploitation coloniale, et que l'effondrement de la croyance au progrès fragilise aujourd'hui ces romans.

Le débat s'élargit aux récits non occidentaux. Petitier évoque le « grand récit » chinois, qui fait de l'explorateur Zheng He une sorte d'« anti-Colomb » pacifique. Bessis cite le néo-ottomanisme turc et la Tunisie de Bourguiba remontant à Carthage, récits de restitution d'une fierté nationale pour les peuples dominés, mais tous fonctionnels et critiquables. Elle juge certains romans nationaux nocifs, citant le récit sioniste, qu'elle dit fondé sur l'effacement de deux millénaires de vie juive, et le récit exclusivement hindou du parti de Narendra Modi. Interrogée sur la « civilisation judéo-chrétienne », Bessis y voit une formule sans contenu conceptuel. Elle lui prête trois fonctions : occulter des siècles d'antijudaïsme chrétien, s'approprier les universaux moraux du judaïsme, et exclure l'islam, pourtant troisième branche du monothéisme abrahamique. Elle reconnaît le tournant de Vatican II mais souligne sa tardiveté.

Sur l'avenir, elles plaident pour remplacer le roman national par l'histoire elle-même, plurielle et contradictoire. Petitier propose une histoire de France faite de récits parallèles qui s'éclairent, plutôt qu'une ligne unique dont la nation serait le personnage. Bessis demande d'intégrer la colonisation à l'histoire intérieure (Bordeaux et Nantes sans la traite, la IVᵉ République sans l'Algérie), d'enseigner « l'histoire des autres » (Empire du Mali, Omeyyades) aux enfants issus de l'immigration et de préférer, avec Merleau-Ponty, un « universel latéral » à l'universalisme vertical européen. Sur les statues, elles prônent le cas par cas. Le retrait de Léopold II ou de Bugeaud leur paraît justifié, mais Colbert, Ferry ou Schœlcher méritent débat, pédagogie et éventuellement des contre-monuments, comme la statue de Modeste Testas à Bordeaux. En conclusion, Petitier relit Michelet : l'histoire de France comme roman d'apprentissage et sortie de la minorité au sens de Kant. Ce schéma peut servir à l'histoire des femmes ou des colonisés, à condition que l'école garde sa légitimité face aux réseaux sociaux.

Excerpts

Sophie Bessis sur les deux fonctions du roman national :

“deux fonctions principales me semble-t-il de ce roman national, c'est d'abord rassembler une population hétérogène ou divisée autour d'un imaginaire commun. Et si on prend toujours la France, il n'est pas euh neutre le de voir que c'est Jules Ferry qui a introduit le roman national à l'école après la défaite de 1870 et après la commune, c'est-à-dire une population française profondément divisée. Et deuxième deuxème fonction si je puis dire, c'est la légitimation d'un récit dominante parce que qui écrit le roman national”

Paule Petitier sur le rapprochement avec le roman familial freudien :

“chez Freud, le roman familial, c'est cette histoire que l'enfant se raconte lorsqu'il a dépassé le stade où il croit à la toute puissance de ses parents. pour d'une certaine manière réparer le le le le sentiment de perte qu'il a en découvrant que ses parents ne sont pas tout-puissants, il s'invente un roman dans lequel il ne serait pas le fils des gens qui sont ses parents réels [...] Donc on voit bien comment euh par ce par ce rapprochement hein, le terme de roman national désigne une affabulation qui fait que la nation en oblie son propre passé, se crée des ancêtres qui sont des ancêtres prestigieux”

Paule Petitier sur une histoire de France faite de récits parallèles :

“Quand on écrivait un roman au 19e siècle, euh c'était une histoire en général effectivement linéaire hein qui partait de je sais pas madame Bovari du mariage du personnage jusqu'à sa mort hein. Il y avait un personnage si on transpose dans le domaine de l'histoire, il y a un personnage dans le roman national, c'est la nation hein. Et bien, il me semble qu'on peut faire de l'histoire de France en faisant des récits parallèles qui ne se recoupent pas mais qui s'éclairent les uns les autres”