Stora, Benjamin
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Blanchard identifie trois raisons pour lesquelles la colonisation reste un sujet vif en France : la longueur de l'histoire impériale française (bientôt cinq siècles, depuis 1534), la contradiction structurelle entre les principes républicains et le fait colonial (illustrée par le discours de Jules Ferry de 1885 sur le « droit des races supérieures »), et la présence dans la société française de populations directement liées à cette histoire par leur famille (pieds-noirs, harkis, enfants de l'immigration maghrébine et africaine, territoires ultramarins où certains processus de décolonisation, comme en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie, restent inachevés). Stora insiste sur le fait que la Ve République elle-même est née de la guerre d'Algérie en 1958 (sa Constitution, notamment l'article 16 donnant les pleins pouvoirs au président, ayant été conçue pour mener cette guerre) et soutient que l'histoire coloniale n'a jamais été périphérique mais centrale à la construction du nationalisme et de la grandeur françaises — la perte des colonies ayant été vécue, selon lui, comme une perte de grandeur nationale jamais pleinement assumée. Les deux intervenants relient explicitement ce non-dit à des phénomènes contemporains, comme le reflux de la « Françafrique » en Afrique de l'Ouest (Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Mali, Sénégal), qu'ils comparent à l'effondrement de l'empire russe.
Sur la question juridique, Stora et Blanchard expliquent que les lois d'amnistie successives (1962, 1964, 1966, 1968, puis 1982 sous Mitterrand) ont clos toute possibilité de poursuites judiciaires pour les crimes et tortures commis pendant la guerre d'Algérie, des deux côtés (FLN comme armée/police françaises) — une clôture juridique qu'ils jugent irréversible et acceptable comme condition de sortie de conflit, mais qu'ils distinguent nettement du travail de vérité historique : « la vérité n'a aucun rapport avec le droit », insiste Blanchard, rappelant que les historiens ne sont pas des juges mais peuvent néanmoins qualifier des faits, ouvrir les archives (il cite la numérisation récente de plus de deux millions d'archives algériennes appelées à être restituées) et documenter des vérités sans engager de responsabilité pénale individuelle.
Interrogé sur la déclaration d'Emmanuel Macron qualifiant la colonisation de « crime contre l'humanité » en 2017, Stora distingue le rôle de l'historien de celui de l'homme d'État, estimant que si les historiens ont depuis longtemps établi certains faits (l'assassinat de Maurice Audin, les massacres du 17 octobre 1961), seul un acte politique de reconnaissance par l'État permet une forme de réparation symbolique que la seule recherche historique ne peut accomplir. Il critique la notion de « repentance » comme un terme forgé pour empêcher d'aborder l'histoire dans sa complexité, en exigeant qu'elle soit prise « comme un bloc » plutôt que nuancée.
Stora développe une comparaison entre la mémoire de la guerre d'Indochine et celle de la guerre d'Algérie, expliquant pourquoi la première a laissé beaucoup moins de traces dans la mémoire collective française malgré un bilan humain supérieur (environ 80 000 morts français en Indochine contre 25 000 à 30 000 en Algérie) : l'Algérie comptait une population européenne d'un million de personnes installées depuis plusieurs générations et administrativement rattachée à la France (départements français), contrairement à l'Indochine, colonie de peuplement beaucoup plus réduite dépendant du ministère des Colonies ; la défaite militaire de Diên Biên Phu, absente du cas algérien, a également dû être « évacuée » de la mémoire nationale ; enfin, la guerre d'Indochine s'est trouvée rapidement recouverte par la seconde guerre du Vietnam et absorbée dans la logique de la guerre froide, perdant une partie de sa dimension proprement coloniale dans la mémoire collective.
Sur la comparaison internationale, Blanchard situe la France dans un spectre allant du déni total (le Japon, où l'impérialisme reste un sujet tabou absolu lié à la figure de l'empereur) à une gestion très différenciée selon les pays : l'Allemagne redécouvre tardivement son histoire coloniale, l'Espagne et le Portugal ont largement occulté la leur, les Pays-Bas viennent de consacrer 200 millions d'euros à des lieux de mémoire sur l'esclavage et la colonisation, le Royaume-Uni conserve une forme de fierté impériale chez une partie de la jeunesse tout en connaissant des mouvements militants (déboulonnages de statues), et les États-Unis ignorent largement leur propre passé colonial (Philippines, Porto Rico, Hawaï), leur mémoire nationale étant davantage occupée par l'esclavage, la ségrégation et le massacre des populations amérindiennes. Il souligne que la mémoire coloniale est devenue un instrument diplomatique et politique globalisé, connecté (citant les vagues mondiales de déboulonnage de statues autour de l'affaire George Floyd) et non plus seulement national, tout en revendiquant que la recherche historique française sur la colonisation a précédé de plusieurs décennies celle d'autres grandes puissances coloniales comme le Royaume-Uni.
Les deux intervenants notent une divergence de demandes entre les anciennes colonies : certains pays du Sud, notamment en Afrique de l'Ouest via de jeunes générations, exigent que la France « tourne la page coloniale », tandis que des élites africaines pointent plutôt un travail mémoriel français jugé insuffisant malgré le discours de Macron à Ouagadougou. Sur la Françafrique, Blanchard nuance la question de l'aide au développement et du franc CFA, estimant que l'aide n'est une forme de vassalisation que lorsqu'elle sert des intérêts bilatéraux (votes à l'ONU, marchés réservés aux entreprises françaises) plutôt qu'une logique internationale, tout en notant que de nombreux États africains eux-mêmes ne souhaitent pas nécessairement la disparition du franc CFA malgré les demandes populaires.
Sur la scène politique française, les deux intervenants estiment que le sujet colonial reste un marqueur électoral récurrent depuis 40 ans (citant les échanges entre Macron, Fillon et Éric Zemmour lors d'élections successives) et que la « dédiabolisation » du Rassemblement national a consisté à affronter la question de Vichy tout en évitant systématiquement celle de l'Algérie — un phénomène qu'ils relient à l'effacement de la frontière entre droite gaulliste-républicaine et extrême droite. Stora conclut sur une note plus optimiste concernant la jeunesse (citant un concours ayant mobilisé 480 lycéens sur la guerre d'Algérie), estimant que c'est la classe politique, et non la jeunesse, qui accuse un retard sur ces questions — tout en reconnaissant que les jeunes votent nettement moins que les générations plus âgées, ce qui limite leur influence électorale immédiate. Blanchard clôt l'entretien en plaidant pour la création d'un musée français de l'histoire coloniale — la France étant, selon lui, en passe de devenir le dernier grand pays européen ex-colonial à ne pas en posséder un — comme lieu pédagogique permettant de construire un récit commun à partir de mémoires plurielles, sur le modèle du musée national d'histoire afro-américaine de Washington.
Excerpts
Sur la distinction entre vérité historique et droit :
“« La vérité, ça n'a aucun rapport avec le droit. La vérité, c'est le métier des historiens, c'est notre métier là. Nous ne sommes pas des juges, Benjamin et moi. Nous n'avons pas à juger. Nous pouvons critiquer, nous pouvons donner nos points de vue, nous pouvons quêter la vérité, nous pouvons même dire que certains ont menti, que certains ont été criminels dans nos travaux, mais ce n'est pas à nous de juger. »”
Sur pourquoi l'histoire coloniale n'était pas périphérique mais centrale à la Ve République :
“« L'histoire coloniale en d'autres termes n'était pas une histoire périphérique, c'était une histoire qui était au cœur de la République... c'était celle qui fabriquait la grandeur du nationalisme français, ce qui fabriquait ce rêve de puissance, de grandeur sur des espaces très larges et très importants, c'est les colonies. »”
Sur le besoin d'un musée français de l'histoire coloniale :
“« Le seul musée qui vous manque aujourd'hui, c'est le musée d'histoire coloniale. Il n'y en a pas, il n'y en a aucun... je rappelle que bientôt la France sera le dernier pays européen à ne pas avoir un musée d'histoire coloniale parmi les grandes nations qui ont eu un empire. Il va être temps de le faire. »”