Klein, Étienne
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Klein ouvre le débat par une analyse lexicale : le mot « progrès », omniprésent dans le discours public pendant trois siècles, a quasiment disparu entre 2000 et 2012, remplacé par le mot « innovation », dont l'usage croît symétriquement à partir de 2003. Il n'y voit pas un simple changement de vocabulaire mais un changement de rapport au temps : l'idée de progrès s'appuyait sur un futur désirable et construit par la volonté humaine, tandis que le discours sur l'innovation s'appuie sur un présent perçu comme dégradé, qu'il faut sans cesse rattraper — l'état critique du présent justifiant l'innovation là où une vision positive du futur justifiait autrefois le progrès. Il illustre ce basculement par un souvenir personnel : dans son adolescence des années 1970, les magazines pour jeunes projetaient un horizon désirable vers l'an 2000, alors qu'aujourd'hui personne ne se projette positivement vers 2050 ou 2100, sinon sur un mode catastrophiste lié au climat — un vide que « le futur, qui a horreur du vide », vient combler par l'angoisse.
Klein conteste également la lecture optimiste des sondages sur la confiance dans la science, arguant que la question « avez-vous confiance dans la science ? » est en réalité ambiguë entre au moins trois significations distinctes (confiance dans la parole des scientifiques, confiance dans la démarche scientifique comme productrice de connaissance objective, confiance dans la capacité de la science à résoudre les défis contemporains), rendant les statistiques agrégées peu interprétables. Il développe une thèse centrale sur l'asymétrie de contestation des vérités scientifiques : les vérités qui ne menacent les intérêts de personne (le théorème de Pythagore, la découverte du boson de Higgs, les ondes gravitationnelles) ne sont jamais publiquement contestées, tandis que les résultats scientifiques qui exigent un changement de comportement ou de mode de vie (climat) suscitent des « stratagèmes intellectuels » de déni — le cerveau humain ayant tendance à déclarer vraies les informations qu'il souhaite voir vraies, dans un contexte qu'il qualifie de « concaténation entre la vérité et la liberté », où chaque individu se sent libre de déclarer vrai ce qui l'arrange face au flux d'informations contradictoires.
Belvisi relie ce désenchantement scientifique à un phénomène plus large de perte de foi collective — comparant, à travers l'écrivain Ray Bradbury, la science et la religion comme deux réponses parallèles à l'angoisse existentielle humaine — et attribue le climat actuel à une absence de projet civilisationnel commun, aggravée par un imaginaire de science-fiction devenu structurellement dystopique. Klein rétorque vigoureusement sur ce point, contestant l'idée d'un recul généralisé de la croyance : il observe au contraire une régression de la laïcité et une résurgence des identités religieuses en France (notamment chez ses étudiants), et pointe un mouvement antiscientifique fort aux États-Unis (illustré par l'administration Trump), concluant qu'il n'y a pas de perte de foi mais bien plutôt une transformation de ses objets.
Le débat s'articule ensuite autour d'une critique frontale de Klein envers les discours dits « survivalistes » des figures technologiques américaines (Elon Musk, Peter Thiel) : selon lui, ces discours prétendent réhabiliter l'idée de progrès mais reposent en réalité sur la conviction implicite que l'humanité est condamnée sur Terre — d'où la construction de bunkers et le rêve de coloniser Mars — ce qui contredit fondamentalement la philosophie universaliste des Lumières (Condorcet), pour qui le progrès devait bénéficier à l'humanité tout entière, non à une élite qui « s'en sortira ». Belvisi nuance en distinguant les motivations de Musk (une réponse rationnelle, selon son interprétation, au risque statistique de disparition d'une civilisation isolée sur une seule planète, dans une perspective de temps très long) de celles de Thiel (plus explicitement survivaliste, une peur de l'effondrement civilisationnel), tout en reconnaissant que les deux logiques procèdent d'une même peur.
Klein développe une critique scientifique précise du projet de colonisation martienne : il souligne les effets physiologiques dévastateurs d'un voyage de six mois (rayonnement cosmique, éruptions solaires, dégradation osseuse et musculaire en apesanteur) et psychologiques de l'isolement prolongé (citant les tensions documentées dans les bases antarctiques), concluant qu'un être humain ayant vécu sur Mars ne serait plus véritablement le même être — les humains étant, selon lui, avant tout des « terriens » façonnés par les lois physiques spécifiques de la Terre. Il rejette également comme trompeur le discours sur la « planète B » accessible via les exoplanètes, rappelant que l'exoplanète la plus proche se situe à des milliers d'années-lumière et que la diversité observée entre exoplanètes rend en réalité peu probable l'existence d'un jumeau exact de la Terre. Il formule enfin une critique conceptuelle de l'usage du terme « énergie » dans les discours technologiques, rappelant le principe physique de conservation de l'énergie (on ne « produit » ni ne « consomme » de l'énergie, on la transforme ou la transfère) pour dénoncer ce qu'il perçoit comme des violations rhétoriques des lois physiques dans le discours sur l'innovation énergétique, notamment appliqué à la consommation massive de l'intelligence artificielle.
Belvisi défend sa vision en insistant sur la dimension inspirationnelle et fédératrice de l'exploration spatiale plutôt que sur son caractère de fuite, citant l'effet psychologique de l'observation de la Terre depuis l'espace (l'origine du mouvement environnementaliste des années 1970 après les missions Apollo) et présentant l'exploration comme complémentaire, non opposée, à la préservation du vivant terrestre. Elle défend également le rôle des acteurs privés du New Space (SpaceX, Blue Origin) comme ayant relancé un programme spatial paralysé par les cycles politiques des agences publiques, et évoque son propre projet symbolique — faire fleurir une rose sur la Lune, en référence au Petit Prince — comme un geste destiné à susciter une émotion collective plutôt qu'une solution technique. Klein répond en acceptant la valeur du rêve dans la psyché humaine tout en mettant en garde contre sa conversion trop rapide en projet politique concret, insistant sur la distinction entre un rêve légitime et une « expérience de pensée » rigoureuse évaluant sa faisabilité réelle, et sur le risque que la promesse de « sauvetage » spatial détourne de l'obligation de mener des combats concrets sur Terre.
Sur l'éthique de l'innovation, Belvisi défend une approche fondée sur l'intention des porteurs de projets (tout en reconnaissant l'insuffisance de compter uniquement sur la bonne volonté individuelle) et un optimisme sur l'investissement en recherche et développement, tandis que Klein interroge la possibilité même de contrôler éthiquement des technologies dont on ne peut anticiper les usages — reprenant sa formule selon laquelle « on sait ce qu'on fait mais on ne sait pas ce que va faire ce qu'on fait » — et pointe la contradiction entre les discours sur la sobriété numérique et la croissance continue de la consommation énergétique des centres de données, dans un contexte de limites physiques annoncées à la miniaturisation électronique (loi de Moore). L'échange se conclut sur un consensus partiel : Klein affirme qu'il faut laisser une place au rêve dans la psyché humaine, à condition que cette place ne devienne pas « colonisatrice » du réel.
Excerpts
Sur le remplacement du mot « progrès » par « innovation » et son sens temporel opposé :
“« L'idée de progrès, elle s'appuyait sur un temps qui passe qui est constructeur, qui est complice de notre liberté, de notre volonté. Alors que le discours sur l'innovation s'appuie sur un temps qui passe qui est corrupteur... c'est l'état critique du présent qui justifie l'innovation alors que c'était une certaine idée du futur qui justifiait le progrès. »”
Sur la critique du « survivalisme » des technoprophètes américains :
“« C'est des discours de survivalistes. C'est des gens qui font semblant de donner à l'idée de progrès l'occasion d'une rédemption. Ils veulent réhabiliter l'idée de progrès mais en fait ils pensent que l'humanité elle est condamnée... ce progrès-là ne bénéficiera pas à l'humanité toute entière. »”
Sur l'asymétrie de contestation entre vérités scientifiques inoffensives et dérangeantes :
“« Il y a des vérités de science qui sont absolument pas contestées, c'est les vérités qui ne menacent le pouvoir de personne... En revanche, quand les scientifiques mettent en avant des résultats qui dérangent, qui obligent à changer nos façons de nous comporter, alors là, on est capable de trouver toutes sortes de stratagèmes intellectuels pour ne pas croire ce que nous savons. »”