Lejeune, Geoffroy
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Bégaudeau développe une thèse centrale selon laquelle la liberté du marché de l'information aboutit mécaniquement à une hégémonie idéologique de droite, puisque les médias sont très majoritairement détenus par de gros actionnaires privés dont l'idéologie correspond, selon lui de façon quasi systématique, à leur situation économique de classe dominante — illustrant ce propos par les cas de Vincent Bolloré, de Xavier Niel, de Daniel Kretinsky et de Pierre-Édouard Stérin, et qualifiant même le service public audiovisuel (Radio France, France Télévisions) de médias « d'État » de tendance centre-droit sous la présidence Macron, davantage que de véritables médias « publics » indépendants. Il forge le concept de « libéral autoritaire » pour désigner la pensée dominante actuelle dans le champ médiatique français, qu'il juge hégémonique au sens gramscien du terme — reprenant la théorie d'Antonio Gramsci sur l'hégémonie culturelle comme façonnage de la perception du monde par les médias.
Lejeune conteste vigoureusement cette lecture, arguant que le problème principal des médias n'est pas leur possession par des milliardaires mais l'incapacité structurelle actuelle à développer un modèle économique de presse autonome et rentable sans soutien capitalistique — un problème qu'il attribue à la rupture du lien de confiance entre le public et les médias plutôt qu'à une captation idéologique délibérée. Il conteste également l'assimilation entre position pro-marché et positionnement de droite, tout en reconnaissant volontiers assumer lui-même une ligne libérale, et retourne l'accusation d'hégémonie culturelle contre la gauche médiatique historique, citant Le Monde, L'Obs, L'Express et surtout le service public (France Inter, dont il critique la ligne éditoriale via la personnalité de sa directrice Adèle Van Reeth et le licenciement passé de Daniel Mermet) comme des espaces longtemps dominés intellectuellement par une sensibilité progressiste.
Les deux intervenants s'opposent frontalement sur l'interprétation du lien de subordination entre journalistes et actionnaires : Bégaudeau développe une analyse en termes de rapport de force social (le journaliste comme salarié dépendant économiquement de son employeur, contraint à l'autocensure structurelle sans besoin d'instruction explicite — la simple nomination d'une personne idéologiquement alignée suffisant, selon lui, à garantir la ligne éditoriale sans « coup de fil »), tandis que Lejeune défend cette relation comme une logique de marché parfaitement normale, la véritable garantie d'indépendance éditoriale résidant selon lui dans la sanction du public — un média qui perd de l'argent devient vulnérable à l'ingérence actionnariale, un média rentable (il cite l'équilibre financier atteint récemment par CNews) reste protégé. Un échange tendu porte sur les chiffres de diffusion du Journal du Dimanche, Bégaudeau évoquant une baisse de 20 % des ventes que Lejeune relativise en l'attribuant à une grève de cinq semaines sans parution.
Sur la question précise de savoir quel courant politique bénéficie réellement de l'hégémonie culturelle actuelle, les deux intervenants proposent des lectures diamétralement opposées selon les sujets examinés : Lejeune soutient que sur l'immigration et l'islam, l'espace médiatique dominant reste structurellement défavorable aux positions anti-immigration (les « dérapages » médiatisés étant systématiquement ceux de partisans d'une ligne dure sur ce sujet), et que sur les questions de transition de genre et de minorités sexuelles, un consensus progressiste s'impose sans être sérieusement questionné, ce qui, selon lui, ostracise les positions minoritaires dont il se revendique. Bégaudeau rétorque que la centralité même du sujet de l'immigration dans l'espace médiatique depuis 30-40 ans constitue en soi une victoire idéologique de droite, en ce qu'elle a évincé la question sociale (la contradiction de classe) comme grille de lecture prioritaire de gauche au profit d'une grille identitaire — et que sur l'écologie, le traitement médiatique dominant reste fondamentalement pro-marché (le concept de « transition écologique » supposant une compatibilité avec le capitalisme que la gauche radicale, selon lui, rejette).
Sur le rôle des réseaux sociaux, Lejeune exprime une inquiétude portant moins sur leur influence actuelle (qu'il juge limitée à un microcosme non représentatif de la population) que sur le risque futur d'une régulation de ces plateformes par des intérêts opaques, citant l'exemple de la censure de certaines informations sur les vaccins pendant la pandémie de Covid-19 (interdiction, sous peine de démonétisation, de dire que le vaccin n'empêchait pas la transmission, alors que cette information était scientifiquement établie) comme précédent alarmant. Les deux intervenants convergent en revanche sur un diagnostic partagé concernant la dérive du journalisme contemporain vers le commentaire au détriment de l'enquête de terrain — Bégaudeau attribuant ce phénomène à l'alignement des médias audiovisuels sur la logique d'Internet en tant que « logosphère » de commentaire à bas coût, et reprochant ce même défaut aux médias alternatifs de gauche qu'il suit par ailleurs ; Lejeune plaidant pour une séparation plus nette entre les pages d'opinion (où le journaliste assume une ligne explicite) et les pages de reportage (où il rapporte des faits de terrain, y compris quand ceux-ci contredisent ses présupposés initiaux), et déplorant l'hypocrisie de journalistes prétendant à une impartialité de façade tout en défendant en réalité leurs propres opinions.
Excerpts
Sur le mécanisme de l'hégémonie idéologique par la propriété des médias, selon Bégaudeau :
“« À partir du moment où les médias sont ouverts au marché... c'est les plus gros capitaux qui gagnent, c'est les plus gros capitaux qui imposent leur son de cloche, leur idéologie... il est vérifiable pratiquement à tous les coups que les gros actionnaires qui possèdent les médias ont l'idéologie de leur situation économique. »”
Sur la logique de marché comme garantie d'indépendance éditoriale, selon Lejeune :
“« Si le message que vous portez ne rencontre aucun assentiment nulle part, c'est vous qui devez vous remettre en cause, c'est pas le marché qui est méchant. Si vous faites un journal que vous estimez le meilleur du monde mais qu'en fait il a cinq lecteurs, je pense que c'est votre produit le problème. »”
Sur la crainte d'une régulation opaque des réseaux sociaux, illustrée par la censure vaccinale pendant le Covid :
“« Il ne fallait pas dire que le vaccin n'empêchait pas la transmission, sauf que tous les médecins disaient que le vaccin n'empêchait pas la transmission... on a une vérité qui n'était même pas contestée qu'on ne peut pas dire sous peine de perdre notre canal d'expression, et ça, ça me fait très peur. »”