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de Lagasnerie, Geoffroy

philosophe et sociologue, professeur à l'École nationale supérieure d'art de Paris-Cergy, auteur de Par-delà le principe de répression : dissoudre l'abolitionnisme pénal chez Flammarion

Punir : est-ce rendre justice ? avec Geoffroy de Lagasnerie et Laure Heinich

Collège des Bernardins · Feb 4, 2025

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Core ideas

Lagasnerie ouvre le débat par une comparaison structurante avec la médecine : de même que l'on jugerait obscurantiste de soigner aujourd'hui comme il y a 300 ans malgré les avancées de la connaissance sur les bactéries et les virus, il s'étonne que le droit pénal reste fondamentalement inchangé depuis les principes posés par Beccaria en 1764, alors même que la psychologie, la psychanalyse, la sociologie, l'urbanisme et l'anthropologie structurale ont considérablement enrichi la compréhension des conduites humaines depuis lors. Il développe une généalogie du droit pénal selon laquelle celui-ci repose sur un concept mythologique et abstrait — la « société » — qui transforme tout crime en crime contre l'État, faisant disparaître la frontière entre infraction de droit commun et crime politique ; sa proposition d'abolition pénale vise selon lui à « faire rentrer la justice dans l'histoire » plutôt qu'à la traiter comme une institution intemporelle.

Heinich, à partir de son expérience de 25 ans d'avocate pénaliste, partage largement ce diagnostic sur l'immobilisme de l'institution, regrettant la disparition progressive des jurés populaires au profit de magistrats professionnels et l'éloignement croissant entre la justice et les citoyens (tribunaux excentrés, salles d'audience trop petites, absence de public). Elle nuance cependant en défendant une « vertu de l'audience » : le moment solennel où quelqu'un, au nom de la société, vient dire à une victime que ce qui lui est arrivé n'aurait pas dû arriver, qu'elle juge être une pierre angulaire potentiellement réparatrice — tout en insistant que la condamnation devrait être décentrée de la partie civile elle-même, la victime ne devant pas avoir à porter la responsabilité de demander une peine.

Lagasnerie développe une critique centrale portant sur les « crimes sans victime » — trafic et consommation de drogue, travail du sexe — qu'il analyse comme des illégalismes entièrement produits par la catégorie pénale elle-même : selon lui, la pénalisation de pratiques entre personnes consentantes engendre une violence considérable (trafics, existences brisées) sans qu'aucune victime concrète ne s'en plaigne, ce qui l'amène à formuler le premier principe de l'abolitionnisme pénal qu'il défend — mettre la blessure et la plainte d'une personne effectivement lésée au centre du système, plutôt que l'idée abstraite d'ordre public. Il pousse plus loin une distinction philosophique entre « question de justice » et « question de soin », comparant une blessure infligée par autrui à une maladie transmissible : de même qu'on ne cherche pas d'abord qui nous a transmis la grippe mais comment se soigner, il propose de substituer une prise en charge de la souffrance à l'infliction d'une souffrance supplémentaire par la punition — argument qu'il illustre par une comparaison budgétaire (le coût d'une place de prison, 150 à 200 euros par jour, contre le coût souvent élevé pour une victime de faire valoir ses droits).

Heinich répond que cette approche, si elle est en partie fondée, reste trop réductrice appliquée aux violences graves : elle défend l'importance du procès pénal pour les violences sexuelles en particulier, rappelant qu'il s'agit le plus souvent d'agressions commises par un proche, ce qui rend nécessaire l'intervention d'un tiers — la société, incarnée par le parquet — plutôt que la victime elle-même, pour porter l'accusation. Elle développe cependant une critique paradoxale du système actuel : le dispositif pénal, en imposant des peines lourdes en cas d'aveu, désincite en réalité les mis en cause à reconnaître les faits, ce qui a pour effet pervers d'empêcher la reconnaissance recherchée par les victimes elles-mêmes — un paradoxe qu'elle illustre en évoquant la difficulté, pour les victimes de violences sexuelles, de dire « je dois avouer que j'ai vécu ça », un parcours qu'elle met en miroir avec celui de l'aveu chez l'accusé.

Lagasnerie développe une critique de l'État comme instance de validation nécessaire de la souffrance vécue, qu'il qualifie d'hétéronomie : porter plainte revient selon lui à affirmer sa propre insuffisance à valider sa propre expérience, l'amenant à valoriser un « cercle affectif » (proches, amis) plutôt que le discours institutionnel de l'État comme instance légitimante — position qu'il articule aussi à travers une lecture du procès comme « scène qui s'autodétruit », le procureur prétendant représenter la société tout entière tout en oubliant que l'accusé en fait lui-même partie.

Un développement central de Lagasnerie porte sur la sociologie comme « savoir oppositionnel » à l'appareil pénal, à la différence de la psychiatrie qu'il juge totalement intégrée à celui-ci car partageant sa vision individualisante de la responsabilité. Il illustre cette thèse par l'histoire du droit de la faillite : jusqu'au XIXe siècle, la faillite était un délit et le mauvais payeur un criminel possiblement emprisonné, avant qu'une compréhension sociologique et économique des causes structurelles de la faillite ne transforme le droit commercial pour faire des entreprises en difficulté des sujets à assister plutôt qu'à punir — une transformation qu'il appelle à étendre à une large part du droit pénal, en pensant les auteurs d'infractions comme pris dans des déterminations sociales largement hors de leur contrôle plutôt que comme des individus intégralement responsables. Il souligne un paradoxe qu'il juge révélateur : la détermination sociale est spontanément acceptée pour expliquer l'échec scolaire ou les goûts vestimentaires des classes populaires, mais rejetée dès qu'un acte est qualifié de crime par le code pénal — alors même que les statistiques montrent, selon lui, que ni la peine de mort ni l'incarcération ne sont jamais corrélées à une baisse des violences interpersonnelles, seule la dépense sociale l'étant de façon avérée à l'échelle internationale.

L'échange se conclut sur la question du pardon : Lagasnerie s'appuie sur la lecture que fait Jacques Derrida de l'impardonnable — l'idée que pardonner ce qui est d'emblée considéré comme pardonnable ne serait pas un véritable pardon, seul l'impardonnable appelant véritablement la question du pardon — pour interroger symétriquement la légitimité de juger l'injugeable, citant les cas de meurtre, féminicide ou viol en série comme les cas les plus difficiles pour sa propre position abolitionniste, qu'il assume vouloir affronter frontalement plutôt que de la limiter aux petits délits. Heinich, de son côté, situe le pardon délibérément en dehors du rôle du procès pénal, qu'elle juge de l'ordre de l'intime, tout en reconnaissant qu'un désir de pardon exprimé par une victime peut influencer la position du parquet quant à la peine requise.

Excerpts

Sur la comparaison entre médecine et justice pénale au fondement de la critique de Lagasnerie :

“« Qu'est-ce que ça voudrait dire si malgré toutes les connaissances qu'on a sur les bactéries, les virus, les cancers, et cetera, on soignait aujourd'hui comme on soignait il y a 300 ans ? On trouverait ça obscurantiste et ridicule. Alors pourquoi ce geste-là on ne l'accepte pas pour la justice, et de partir de la sociologie, de la psychologie sociale pour interroger radicalement l'idée de punition et l'idée de répression. »”

Sur le paradoxe pénal qui désincite à la reconnaissance des faits, selon Heinich :

“« C'est très étonnant que les juges ne cessent de dire aux accusés : vous êtes l'heure de pas dire la vérité, il est temps de dire la vérité. Mais si les gens disent la vérité, ils se retrouvent avec une probabilité extrêmement forte d'avoir une incarcération extrêmement lourde, alors que s'ils la bloquent, ils ont une possibilité, étant donné la spécificité des cas de violence sexuelle, d'échapper, d'avoir une relaxe pour le bénéfice du doute. »”

Sur l'idée de substituer une pensée sociologique de la « situation partagée » à celle de l'individu coupable, selon Lagasnerie :

“« Si je dis, comme Pierre Bourdieu le montre, que les enfants des classes populaires sont prédisposés à échouer dans un certain nombre d'examens, personne ne va dire qu'ils sont responsables d'avoir raté le bac. [...] Mais bizarrement, ce raisonnement qu'on accepte pour tout un tas de faits, dès que le code pénal arrive, on l'arrête. »”