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Jancovici, Jean-Marc

ingénieur, créateur du Bilan Carbone, fondateur du Shift Project et du cabinet Carbone 4, membre du Haut Conseil pour le climat

Pourquoi l’écologie est-elle impopulaire ? avec Jean-Marc Jancovici et Olric de Gélis

Collège des Bernardins · Mar 4, 2025

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Core ideas

Jancovici relativise fortement la perception d'un climatoscepticisme massif et croissant : selon lui, la majorité des personnes se déclarant aujourd'hui « climatosceptiques » (38 % des Français selon un baromètre ADEME/Opinion Way d'octobre 2024) ne rejettent pas le constat scientifique lui-même, mais expriment une colère envers les solutions proposées ou le comportement perçu comme moralisateur des défenseurs du climat — un phénomène qu'il qualifie de « climato-énervement » plutôt que de scepticisme véritable, et qu'il évalue à environ 10 % de rejet sincère du dossier scientifique, contre une proportion bien plus élevée vingt ans plus tôt. Il illustre ce point en notant que la presse mainstream européenne n'ouvre quasiment plus ses colonnes à des positions ouvertement négationnistes du type de celles défendues par Claude Allègre il y a vingt ans, et attribue le désarroi actuel à deux causes : la promesse trompeuse, portée par une partie des militants écologistes eux-mêmes, que l'action climatique génèrerait de la croissance et un confort accru (« l'action, ça crée pas de la croissance, ça crée une contrainte supplémentaire »), et le fait que l'Europe commence à subir concrètement les tensions d'approvisionnement énergétique sans avoir suffisamment anticipé le problème, nourrissant un sentiment de déclassement exploité par un discours politique de facilité.

De Gélis développe une lecture théologique et philosophique de la crise écologique, la reliant à l'encyclique Laudato si' du pape François (2015) et à son propre travail interdisciplinaire au Collège des Bernardins avec des scientifiques du système Terre. Il articule une distinction entre la description scientifique, non morale par nature (« la Terre est ronde, il n'y a pas de morale là-dedans »), et le passage à l'action, qui relève entièrement de choix de valeurs et de préférences collectives — position que Jancovici partage explicitement, affirmant que l'arbitrage entre allouer le pétrole restant aux trajets domicile-travail ou aux voyages en avion « ne peut relever que d'une affaire de morale ». De Gélis développe l'idée d'une « responsabilité planétaire » nouvelle rendue visible par les sciences du système Terre, qui montrent que les êtres vivants sont fondamentalement interconnectés en réseaux plutôt qu'autonomes (remettant en cause le concept classique de substance ou de monade), fondant ainsi une extension de la responsabilité morale humaine à une échelle globale plutôt que seulement locale.

Jancovici développe une analyse comparée des rapports culturels à la limite entre l'Europe (continent ayant connu famines, pénuries et rationnement, et donc une acceptation relative des limites globales) et les États-Unis (pays construit sur le mythe de la frontière et l'abondance de ressources, structurellement incapable, selon lui, de concevoir une limite planétaire — « s'il y a plus chez soi, il y a chez les autres, et s'il y a plus chez les autres, il y aura sur Mars »), un conflit de valeurs qu'il juge être au cœur des blocages des négociations climatiques internationales. Il souligne également, données EDF (enquête HSOPE) à l'appui, que les pays les plus préoccupés par le changement climatique sont en réalité les pays du Sud, plus dépendants de l'agriculture et donc plus vulnérables aux aléas climatiques, contredisant l'idée répandue que la préoccupation environnementale serait un luxe de pays riches.

Sur la question du travail et de l'emploi, Jancovici explique, à partir du plan de transformation de l'économie française rédigé pour le Shift Project, que l'abondance énergétique historique a mécaniquement fait chuter la population agricole (l'emploi agricole étant proportionnel aux surfaces cultivées, non à la productivité) et fait croître les emplois industriels puis tertiaires (l'aboutissement ultime d'une société énergivore étant une société tertiaire de « pilotes de machines et de flux ») — un mouvement qu'il faudrait partiellement inverser dans une trajectoire de sobriété énergétique, ce qui implique de rémunérer beaucoup mieux les métiers agricoles (le prix réel des produits agricoles ayant été divisé par un facteur 30 à 50 en un siècle et demi, la production agricole ne représentant que 7 % du ticket de caisse et environ 1 % du revenu des ménages) pour attirer davantage de main-d'œuvre vers des métiers plus contraignants (astreinte quotidienne, peu de vacances).

Sur la démographie, Jancovici distingue nettement les pays à forte natalité (où une réduction volontaire — via éducation, émancipation économique des femmes, accès à la contraception, et systèmes de solidarité collective réduisant la dépendance aux enfants pour la sécurité des vieux jours — aurait un impact réel sur la pression environnementale, notamment si des pays très peuplés aspirant au mode de vie occidental venaient à le copier) des pays occidentaux à natalité déjà faible ou stable, où une réduction supplémentaire du nombre d'enfants aurait un effet négligeable sur l'empreinte carbone globale comparé à l'urgence de réduire drastiquement l'empreinte carbone individuelle. De Gélis complète en critiquant un discours contemporain qui présenterait la non-procréation comme une solution écologique, y voyant un signe de « défaitisme absolu sur ce que l'avenir peut nous réserver », tout en refusant d'ériger cette position personnelle en injonction collective, et en évoquant le concept catholique de « paternité responsable ».

Interrogé sur l'accusation, formulée depuis l'article de Lynn White en 1967, selon laquelle le mandat biblique de « dominer » la terre (Genèse 1) aurait fondé théologiquement l'exploitation destructrice de la nature par le christianisme, de Gélis répond que ce texte n'a jamais été historiquement séparé, dans la tradition chrétienne et l'iconographie médiévale, du récit du jardin d'Éden (Genèse 2) où Adam est explicitement chargé de « jardiner », c'est-à-dire de prendre soin de la création — et que le régime alimentaire végétarien prescrit initialement à l'humanité et aux animaux dans le récit mythique souligne un projet divin où « on ne verse pas le sang », humain ou animal. Il relie cette lecture à sa thèse centrale selon laquelle l'amour du prochain humain ne peut être pleinement vécu sans une attention parallèle portée aux altérités non humaines, reliant ainsi le « cri de la terre et des pauvres » (expression du pape François) à un même mouvement spirituel de sollicitude.

Les deux intervenants convergent sur l'importance décisive des bénéfices de court terme et de la dimension collective/relationnelle pour déclencher un véritable passage à l'action individuelle : Jancovici insiste sur le fait que personne n'agit durablement pour un bénéfice de long terme abstrait concernant une humanité non incarnée, mais bien pour des gains immédiats et tangibles (moins de stress dans les embouteillages en passant au vélo, meilleur sommeil en baissant le chauffage la nuit, pacification des relations familiales avec des enfants qui ont fait la leçon à leurs parents, enrichissement culturel d'un voyage lent plutôt qu'un aller-retour de trois jours en avion), illustrant ce principe par la baisse observée de la consommation électrique pendant les matchs de Coupe du monde regardés collectivement. De Gélis relie ce constat à sa propre thèse selon laquelle la crise écologique est fondamentalement une conséquence d'une « cosmologie individualiste », la réponse résidant dans la redécouverte d'une sagesse de la relation et de l'interaction. L'échange se conclut sur un accord partagé quant à l'importance de la joie, plutôt que du seul optimisme, comme moteur de l'action écologique, de Gélis citant le sabbat biblique comme moment structurel de réjouissance après le travail.

Excerpts

Sur la distinction entre climatoscepticisme réel et colère face aux solutions proposées :

“« Aujourd'hui les gens qui vous disent qu'ils sont climatosceptiques, il y en a les deux tiers si ce n'est les trois quarts qui sont pas du tout sceptiques sur le dossier scientifique, c'est des climato-énervés par les solutions qu'on leur propose... ces gens-là ne sont pas pour moi des climatosceptiques. »”

Sur le conflit de valeurs entre l'Europe et les États-Unis face à la notion de limite :

“« L'Europe est un continent qui a épuisé ses ressources propres, qui a connu la famine... qui font que les gens comprennent ce que c'est qu'une limite globale. Les États-Unis, c'est un pays qui s'est construit par la violation des limites dans un monde d'abondance... la limite globale n'existe pas, s'il y a plus chez soi, il y aura sur Mars. »”

Sur la lecture conjointe de Genèse 1 et 2 contre l'accusation d'anthropocentrisme destructeur :

“« Le métier d'Adam dans le jardin, c'est de le jardiner, c'est de prendre soin de ce jardin... on ne peut pas avoir une perception complète de ce que c'est qu'une altérité humaine si jamais on n'est pas capable en même temps de prendre soin des altérités non humaines. »”