Delsol, Chantal & Mhalla, Asma
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Interrogée sur la définition du fascisme, Asma Mhalla distingue trois lectures : une école « restrictive », historique, centrée sur l'Italie des années 1920 ; le « processus de fascisation » de Robert Paxton, qu'elle juge la plus féconde ; et l'« Ur-fascisme » éternel d'Umberto Eco. Le fascisme n'ayant ni texte fondateur ni grand penseur, il reste une vision malléable, « liquide », et donc proche d'une époque faite de flux. Elle refuse le parallèle historique mécanique, mais repère une hybridation de marqueurs anciens et nouveaux. Elle cite l'anxiété civilisationnelle, la fatigue démocratique, la peur du déclassement et la colère récupérée politiquement, dans un milieu façonné par les réseaux sociaux, des « technologies de masse » qui hystérisent et isolent. Chantal Delsol veut au contraire réserver le mot au régime de Mussolini, en le distinguant des autoritarismes corporatistes (Salazar, Franco, Tiso) et du totalitarisme, qui pour elle ne désigne que le nazisme et le communisme. Devenu une injure, comme la « tyrannie » chez Aristophane, le mot « fascisme » sert parce qu'on peut se dire communiste en France mais pas nazi. Elle observe plutôt une tentation de l'autocratie : des jeunes doutent de la démocratie, et des élites, faute de courage réformateur, attendent en privé un « consulat ».
Mhalla décrit l'Amérique trumpiste comme un laboratoire. Elle y voit des marqueurs mimétiques du fascisme : culte de la personnalité, communication viriliste et xénophobe, rhétorique de l'« ennemi intérieur », restauration impériale (Make America Great Again), militarisation de l'espace public par l'ICE et la Garde nationale. Elle note aussi des absences : pas de parti unique ni de milices de masse. Elle parle de « fascisme simulacre », un autoritarisme de posture. Elle réserve le mot « totalitaire » aux idéologies technologiques de la Silicon Valley (transhumanisme, accélérationnisme, implants cérébraux, homme nouveau). Elle cite Peter Thiel, fondateur de Palantir, qui lit Carl Schmitt et assimile à l'Antéchrist toute volonté citoyenne de limiter ces technologies. Delsol lit ces durcissements, chez Trump comme chez Poutine, comme des réactions à l'effondrement de l'« empire culturel occidental », comparables aux fascismes corporatistes des années 1930 dressés contre les excès de la modernité. Elle relève la réapparition du katechon paulinien chez Thiel comme chez Poutine. Mhalla conteste l'inclusion de la Russie dans l'Occident. Pour elle, l'empire en jeu est américain : l'Europe y est soluble par le marché et la technologie, et Trump rationalise le coût d'un empire en déclin face à la Chine.
Le désaccord le plus net porte sur l'immigration. Mhalla voit dans l'islam le nouveau bouc émissaire qui fédère les régimes autoritaires, et refuse l'essentialisation de Français de troisième ou quatrième génération. Delsol juge au contraire qu'il y a « un vrai problème » avec l'immigration musulmane, en évoquant l'anniversaire du Bataclan. Elle dresse un parallèle avec l'Empire romain de l'époque d'Augustin, devenu « empire refuge » rongé de l'intérieur, thème de son livre à paraître. À propos d'une publicité d'American Eagle accusée d'eugénisme, Delsol s'inquiète moins de ces « pensées folles » que de la technocratie, qu'elle décrit comme un retour au sage platonicien qui pense pour les autres. Mhalla décrit une « dictature du flux » qui vide la démocratie de l'intérieur : des citoyens devenus des consommateurs atomisés, une presse prise dans une double contrainte face au contenu trumpiste, et le risque d'une société à deux castes, avec une petite élite cognitive. Elles s'opposent encore sur la gouvernance : Mhalla vise la privatisation de ces infrastructures cognitives, Delsol conteste que le public soit meilleur que le privé.
Sur les relations internationales, Delsol affirme que la politique internationale est d'abord une affaire de force, que l'Europe a été naïve pendant soixante-dix ans en achetant « des glaces plutôt que des armes », et salue le réarmement allemand. Mhalla constate le retour des hommes forts et la crise du multilatéralisme, que l'Europe défend faute de mieux et que la Chine reprend de manière cosmétique. Elle regrette que l'Europe n'ait pas activé ses instruments de rétorsion contre les géants technologiques. Pour « faire nation », Delsol invite la France à réapprendre à exister autrement que comme une grande puissance déchue. Mhalla parle d'une panne de projection collective : la fraternité suppose de marcher ensemble vers un but que plus aucun homme d'État ne dessine, ce qui nourrit l'attente d'un homme fort.
Excerpts
Asma Mhalla sur la dimension totalitaire de certaines idéologies technologiques :
“on a un patchwork de de récits idéologiques, de philosophie, de vision du monde qui sont aujourd'hui extrêmement problématique. On a évidemment du Elon Musk mais aussi des un gars qui s'appelle Peter Till qui est le fondateur de Palentir et qui cite quand même Carl Schmidth dans le texte aujourd'hui et qui est en train de faire une tournée mondiale sur la figure de l'antéchrist. l'antéchrist étant dans son acception à lui la possibilité que nous, nous civils, nous citoyens [...] ce serait notre véléité à leur mettre des limites, des contrepouvoirs [...] Alors, de mon point de vue, ça ce n'est peut-être pas fasciste, mais c'est totalitaire.”
Chantal Delsol sur l'usage du mot fascisme comme injure :
“le fascisme c'est devenu ça aujourd'hui. Je trouve que c'est un peu dommage parce que le fascisme c'est quelque chose de très précis [...] Mais parce que dans les totalitarismes, il y a le communisme et le communisme continue à bénéficier d'une aura extraordinaire. Euh on peut se dire communiste en France, on peut pas se dire nazi, bien sûr. Donc euh le mot totalitarisme est un petit peu euh disons à côté euh tandis que le mot fascisme bénéficie entre guillemets euh d'une d'une haine totale, globale et générale. Donc on peut l'utiliser comme un jure.”
Asma Mhalla sur la « dictature du flux » :
“cette dictature du flux en fait ce que j'appelle la dictature du flux c'est une démocratie qui est toujours là dans ses institutions, dans son cadre et qui est évidée en permanence. Les réseaux sociaux participent de ça. La polarisation c'est précisément ça. L'impossibilité de créer un espace commun [...] le principal problème de ça, c'est que nous n'avons plus de citoyens. On a des consommateurs qui sont seuls face à leur écran et donc ce sont des atomes dans la masse et aujourd'hui nous sommes en train de reconstituer des masses atomisées.”