MNEMOSYNEv0.1.2563

Podcasts/Elucid/Dufour, Dany-Robert

Dufour, Dany-Robert

philosophe, auteur notamment du Divin Marché, de L'Individu qui vient et de La Cité perverse

ON A CONFIÉ LE DESTIN DU MONDE AUX PERVERS - Dany-Robert Dufour

Elucid · Dec 7, 2024

▶ Watch on YouTube

Core ideas

Dufour part de sa relecture de Bernard Mandeville (1670-1733), médecin des passions installé à Londres et largement oublié aujourd'hui, qu'il présente comme le véritable fondateur souterrain de l'anthropologie libérale puis néolibérale, deux siècles avant Freud, dans la mesure où Mandeville aurait développé une méthode d'écoute des patients proche de la « talking cure ». Sa Fable des abeilles formule une thèse scandaleuse pour son époque — « les vices privés font la vertu publique » — selon laquelle l'addition des vices individuels (cupidité, tromperie, prostitution) produirait, par un effet de ruissellement, la richesse et la vertu collectives, une inversion complète du présupposé moral dominant selon lequel une société vertueuse résulterait de l'addition de vertus individuelles. Dufour y voit la première formulation historique de la théorie du ruissellement, encore invoquée aujourd'hui pour justifier l'enrichissement des plus riches.

Il détaille le modèle des trois classes proposé par Mandeville pour rendre ce système socialement acceptable via une « politique de la flatterie » : une classe « dangereuse » qui n'y croit pas (voleurs, mendiants, prostituées), une classe majoritaire crédule qui se croit vertueuse en se modérant, et une troisième classe — la plus intéressante selon Dufour — qui affiche la vertu tout en restant en réalité aussi vicieuse que la première, mais avec assez d'habileté pour exploiter la crédulité de la classe majoritaire ; Mandeville réserve cette fonction aux « pires d'entre les hommes », dont l'enrichissement égoïste est censé profiter in fine à tous. Dufour retrace comment cette théorie, jugée trop scandaleusement amorale par les contemporains de Mandeville (condamnation en 1723, surnom de « Mandevil », l'homme du diable), fut « blanchie » par Adam Smith, qui reprit ses thèmes en substituant au vice le concept plus présentable de « self love » — un refoulement, au sens quasi psychanalytique, à l'origine des sciences économiques modernes fondées sur l'intérêt individuel plutôt que sur le vice explicitement nommé.

Il retrace ensuite la redécouverte de Mandeville au XXe siècle par Friedrich Hayek, fondateur de la Société du Mont-Pèlerin (1947) et de l'école de Chicago avec Milton Friedman, qui présenta explicitement Mandeville comme le « mastermind » d'un libéralisme radical hostile à toute régulation, le marché devenant un « dessein supérieur » auquel l'individu doit se soumettre — une doctrine minoritaire diffusée par des think tanks bien financés jusqu'à l'arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher (1979) et Ronald Reagan (1980), marquant l'entrée dans un capitalisme dérégulé dont l'aboutissement contemporain serait le libertarianisme. Dufour reconnaît que cette dynamique a coïncidé avec un enrichissement matériel massif de l'humanité en trois siècles (multiplication par dix de la population et du revenu moyen, hausse de l'espérance de vie de 25 à 70 ans, recul de l'illettrisme), mais insiste sur son prix : la destruction environnementale généralisée et des inégalités patrimoniales devenues, selon lui, plus extrêmes qu'à toute autre époque de l'histoire — il cite la fortune d'Elon Musk (300-400 milliards de dollars) face à des centaines de millions de personnes vivant avec moins de 5 euros par jour, situation qu'il rapproche du concept platonicien de stasis (guerre civile latente née des écarts de patrimoine dans la cité).

Il relie cette généalogie à une transformation du rapport au travail, des enclosures anglaises ayant créé le salariat industriel jusqu'au taylorisme, qui aurait décomposé le geste ouvrier porteur d'une « œuvre » en gestes chronométrés dénués de sens (il cite Lénine, admirateur revendiqué du taylorisme dès 1917, et l'analyse de Simone Weil sur la « ruine de l'âme » provoquée par le travail à la chaîne chez Renault dans les années 1930), un processus qu'il voit aujourd'hui se prolonger par l'intelligence artificielle menaçant les derniers bastions du travail intellectuel créatif, vers ce qu'il nomme, en référence à Günther Anders, l'« obsolescence de l'homme ». Il signale que Marx lui-même admirait Mandeville (dans un texte peu lu du Livre III du Capital), y voyant une description sincère et prophétique des ressorts du capitalisme, avant que les héritiers de Mandeville ne préfèrent en taire la brutalité.

Dufour développe ensuite sa thèse la plus originale : le capitalisme néolibéral, en libérant systématiquement les passions et pulsions individuelles via le marché et les industries culturelles (au sens de l'école de Francfort), aurait progressivement glissé d'une logique « mandevillienne » — où l'on maintient encore l'apparence de la vertu — vers une logique ouvertement « sadienne », où l'affichage pulsionnel et la contre-vérité assumée deviennent des atouts électoraux, illustrée selon lui par l'élection de Donald Trump. Il mobilise la lecture de Deleuze et Guattari (L'Anti-Œdipe) sur la capacité du capitalisme à intégrer toute transgression pour se renouveler, tout en leur reprochant d'avoir cru que la schizophrénie finirait par vaincre le capitalisme, alors que celui-ci s'en serait au contraire nourri pour devenir, selon Dufour, non pas schizophrène mais « pervers » — capable de récupérer même les logiques d'inclusion des marges (qu'il qualifie de « néolibéralisme de gauche ») pour continuer à fonctionner.

Il définit ensuite l'argent comme le « super fétiche » de cette société perverse : un objet qui permet toutes les jouissances (acheter biens, personnes, opinions), qui peut être dissimulé (paradis fiscaux) pour échapper à toute redistribution, et qui « fait des petits » de façon quasi automatique — illustré par le doublement de la fortune de la classe hyper-riche pendant la pandémie de Covid-19 (il cite la fortune de Bernard Arnault passée de 80 à 160 milliards d'euros en deux ans) pendant un appauvrissement généralisé du reste du monde.

Il conteste ensuite le diagnostic répandu d'un excès d'individualisme contemporain, défendant au contraire une thèse plus radicale : l'individu véritable — autonome, capable de penser et d'agir par lui-même tout en se souciant des autres — n'aurait, selon lui, jamais existé dans aucun régime historique (l'étymologie de « sujet » renvoyant à la soumission, non à l'autonomie), et le capitalisme actuel produirait non des individus mais des « egos » repliés sur eux-mêmes, enfermés dans des « ghettos identitaires » en lutte les uns contre les autres — une évolution qu'il qualifie d'« anti-démocratisme absolu », la démocratie supposant au contraire une discussion entre différences fondée sur la reconnaissance d'une commune humanité.

Il oppose à cette dérive un idéal grec de « l'élévation » (repris selon lui par le philosophe Alain dans ses écrits sur l'éducation) consistant à sublimer ses passions plutôt qu'à les afficher, et introduit le concept grec de pléonexie (vouloir toujours plus que sa part) pour décrire la logique de la troisième classe mandevillienne aujourd'hui incarnée, selon lui, par les discours de croissance économique qui masqueraient la poursuite de la destruction environnementale. Il développe une critique appuyée de Pierre Bourdieu, qu'il accuse d'avoir contribué, via sa sociologie critique de l'éducation, à décrédibiliser la transmission culturelle comme simple « culture des dominants » — la présentant en miroir au Plan Langevin-Wallon de l'après-guerre (porté par des communistes) qui visait au contraire à démocratiser l'accès à une culture commune — et rappelle que la référence de Bourdieu, Gary Becker (théoricien du capital humain de l'école de Chicago), relie paradoxalement cette critique de gauche à des racines néolibérales.

Il situe enfin sa réflexion dans le cadre de la post-modernité définie par Jean-François Lyotard (1979) comme la fin des « grands récits » émancipateurs (kantien, marxiste), estimant que Lyotard n'a pas vu qu'un nouveau grand récit — celui du marché, constitué de la somme des petits récits égotistes individuels — était en train de le remplacer au moment même où il écrivait. Il conclut en défendant sa propre position de « conservateur d'extrême gauche », prônant la création de « conservatoires » de la pensée critique (sur le modèle des conservatoires de musique ou de la nature) pour préserver ce que le « néolibéralisme révolutionnaire » est, selon lui, en train de détruire — le lien social, les subjectivités et le monde physique — et affirme croire malgré tout à l'autonomie de la pensée et au libre arbitre face aux déterminismes neuronaux.

Excerpts

Sur la thèse centrale de Mandeville et son inversion morale :

“« Les vices privés font la vertu publique [...] c'est avec des parties vicieuses qu'on obtient un tout vertueux [...] au pire d'entre les hommes il faut faire confiance, parce que eux n'hésiteront jamais à s'enrichir pour leur propre compte, et cela finira par profiter à tout le monde puisque les richesses devront bien ruisseler sur le reste de la population. »”

Sur le glissement du capitalisme mandevillien vers une logique sadienne :

“« On est sorti de cette 3ème classe ambiguë [...] pour rentrer dans un côté je dirais carrément sadien, l'affichage sadien : c'est pulsionnel donc c'est bon, donc allez-y, foncez, tout ce qui est pulsionnel est bon [...] ce n'est pas un hasard que quelqu'un comme Trump [...] soit maintenant élu dans ce qui reste le pays le plus puissant du monde, c'est un symptôme. »”

Sur l'inexistence de l'individu autonome et l'enfermement identitaire contemporain :

“« Les individus sont disparus, sont enfermés, ce sont des egos maintenant [...] chacun enfermé dans son ghetto identitaire et en lutte contre les autres ghettos identitaires — c'est en gros le mode de fonctionnement actuel. Pour moi c'est vraiment l'anti-démocratisme absolu. »”