Rivoire, Jean-Baptiste
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Rivoire retrace d'abord sa propre expérience à Canal+, où une censure ponctuelle et négociable (sujets sensibles sur Sarkozy, Barroso, le Crédit Mutuel) existait déjà avant l'arrivée de Vincent Bolloré en 2015, mais bascule ensuite dans un contrôle total : suppression des comités de validation des enquêtes, mise au placard pendant un an, propositions de reclassement humiliantes, puis licenciement assorti d'un accord de transaction couvert par une clause de confidentialité totale (plusieurs centaines de milliers d'euros de silence). Il décrit ce mécanisme comme du harcèlement calculé pour pousser les journalistes gênants à la démission plutôt qu'à un renvoi frontal, et relate avoir été poursuivi en justice par Canal+/Bolloré (175 000 euros réclamés) pour avoir simplement témoigné de cette expérience dans un documentaire.
Il dresse ensuite une cartographie de la concentration médiatique française : environ 95 % des marques de presse privées seraient détenues par 5 ou 6 milliardaires (Bernard Arnault, Xavier Niel, Vincent Bolloré, Patrick Drahi, Martin Bouygues), plusieurs entretenant des liens personnels et financiers directs avec l'exécutif — il cite notamment le financement par LVMH des écoles de formation de Brigitte Macron, ou le rôle de collaborateurs de Xavier Niel et Patrick Drahi dans la campagne présidentielle de 2017. Il documente des cas de pression directe sur des journalistes gênant des intérêts industriels : le harcèlement de Benoît Duquesne par LVMH via l'ancien espion Bernard Squarcini après une enquête sur les pratiques de fabrication du groupe, ou les pressions sur François Ruffin. Il souligne le paradoxe de titres déficitaires (Le Parisien, C8) maintenus sous perfusion financière (plus de 60 millions d'euros pour Le Parisien) malgré les pertes, y voyant une stratégie d'influence sur l'opinion plutôt qu'un calcul économique, la propagande fonctionnant selon lui de façon subtile — en mettant en avant de vraies informations tout en dissimulant certains sujets gênants plutôt qu'en mentant frontalement.
Il élargit ensuite l'analyse au service public, décrivant la pression exercée par Macron sur France Télévisions après la diffusion d'enquêtes gênantes (sur les photos retouchées de Brigitte Macron, ou sur Xavier Niel), qui aurait conduit à la mise en place d'un « guichet unique » de validation des projets documentaires filtrant depuis 2019 les enquêtes susceptibles de déranger le pouvoir. Il critique également le journalisme de reprise des éléments de langage gouvernementaux (« perroquet »), citant l'exemple de journalistes ne vérifiant pas les annonces ministérielles, et évoque le rôle trouble de la communicante Michel Marchand, intermédiaire entre les milliardaires médias et l'Élysée, qui aurait notamment orchestré la retouche de photos officielles. Il relativise la panique autour des « fake news », qu'il juge instrumentalisée par le pouvoir pour discréditer des opposants (citant l'affaire Benalla) tout en soulignant que les grands médias eux-mêmes ont parfois propagé de fausses informations (l'affaire Cahuzac, où Mediapart avait raison contre Canal+).
Il conclut en défendant son choix d'avoir cofondé Off Investigation, un média financé par les citoyens plutôt que par la publicité ou des actionnaires milliardaires, après avoir constaté qu'aucune chaîne française, y compris les plateformes, n'acceptait de diffuser une série documentaire sur Emmanuel Macron — un refus collectif qu'il interprète comme la preuve d'un verrouillage systémique plutôt que de choix éditoriaux isolés. Il relève aussi la vulnérabilité de ce modèle indépendant face aux plateformes américaines (démonétisation ou restriction d'âge de vidéos sur YouTube sans explication), et développe une métaphore comparant l'information gratuite financée par la publicité à une restauration gratuite mais malsaine : les citoyens s'en satisferaient sans percevoir la dégradation progressive de leur capacité de jugement démocratique qu'elle engendre.
Excerpts
Sur le mécanisme du harcèlement organisationnel à Canal+ après l'arrivée de Bolloré :
“« Il te tue à petit feu pendant un an [...] on te dit tu pourrais peut-être balayer le grenier [...] c'est très délicat parce qu'il risque d'être traîné devant les prud'hommes [...] en fait c'est du harcèlement d'un salarié, c'est une destruction de l'humain derrière, en fait, pour craquer les gens. »”
Sur la fonction subtile de la propagande médiatique :
“« La propagande, c'est pas que des mensonges, pas du tout [...] ça a l'air d'être de l'information, d'ailleurs ça révèle des véritables informations, et puis un peu subtilement ça va mettre sous le tapis des informations qui dérangent ou monter en épingle des faux sujets. »”
Sur le refus collectif des chaînes de diffuser une série sur Macron, révélateur d'un système verrouillé :
“« On s'est retrouvés dans une situation où toutes les chaînes françaises, y compris les plateformes, refusaient totalement un projet sur le président [...] c'est là qu'on s'est dit : un système qui est verrouillé à ce point, il y a un problème. »”