Bitar, Karim Émile
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Bitar dresse un état des lieux alarmant du Moyen-Orient depuis le 7 octobre 2023 : fragmentation étatique, guerres par procuration, ingérences étrangères continues et approfondissement de la fracture entre le monde arabe et l'Occident, la guerre de Gaza ayant selon lui définitivement discrédité la parole occidentale sur l'ordre international fondé sur le droit. Il analyse Donald Trump non comme un néoconservateur héritier de la guerre d'Irak, mais comme un adepte de la tradition « jacksonienne » de politique de puissance brute (par référence au président Andrew Jackson) dépourvue de tout habillage démocratique ou droits-de-l'hommiste, illustrée par la vidéo générée par IA montrant Gaza transformée en station balnéaire — qu'il interprète comme révélatrice d'un fantasme orientaliste de remodelage de la région par la force plutôt que comme une intention sérieuse.
Il retrace la genèse du Liban comme un État structurellement privé de souveraineté depuis le XIXe siècle, terrain d'affrontement entre puissances extérieures instrumentalisant les angoisses existentielles des minorités religieuses (protection française des maronites, britannique des druzes dès 1860, clientélisation actuelle par l'Iran et l'Arabie saoudite des chiites et sunnites libanais). Il documente l'origine du Hezbollah comme le produit d'une double filiation — mouvement né de l'occupation israélienne de 1982 et bras armé de l'exportation de la révolution iranienne — et son évolution vers une radicalisation accrue depuis son engagement dans la guerre civile syrienne aux côtés du régime Assad, sur ordre du Guide suprême iranien. Il juge disproportionnées les récentes attaques israéliennes contre le Liban (visant des régions bien au-delà des bastions du Hezbollah), les interprétant comme une logique de guerre psychologique visant à mater une population plutôt qu'une opération strictement militaire, à la différence des assassinats ciblés dont Israël démontre par ailleurs la capacité chirurgicale (comme celui de Saleh al-Arouri à Beyrouth). Il cite la déclaration de l'ancien secrétaire d'État Antony Blinken selon laquelle le Hamas aurait recruté depuis le 7 octobre presque autant de nouveaux militants qu'Israël n'en aurait éliminés, comme preuve de l'échec structurel des solutions purement militaires face à des mouvements enracinés dans une base sociale — un constat qu'il étend à l'exemple afghan, où les États-Unis ont fini, y compris sous l'impulsion initiale de Trump, par négocier directement avec les talibans après vingt ans de guerre.
Il développe une critique approfondie de la crise économique et financière libanaise (effondrement du PIB depuis 2019, dette publique proche du double du PIB, 60 % de la population sous le seuil de pauvreté), qu'il attribue non seulement aux bouleversements géopolitiques régionaux mais à la cupidité d'une oligarchie politico-financière locale ayant orchestré un système pyramidal de type Ponzi via la Banque centrale — insistant sur la responsabilité propre des élites libanaises, trop souvent minimisée au profit du seul récit des « guerres par procuration ». Il analyse l'élection récente du président Joseph Aoun et du Premier ministre Nawaf Salam comme le résultat de pressions extérieures combinées (États-Unis, France, Arabie saoudite) et d'une mobilisation de l'opinion publique ayant fait échouer le maintien initialement prévu de l'ancien Premier ministre Najib Mikati.
Il détaille les motivations du cessez-le-feu libanais de novembre 2024 (fatigue militaire israélienne après quatorze mois de guerre continue, pressions internationales, objectifs déjà largement atteints — assassinat de Hassan Nasrallah, opération des bipeurs ayant mutilé environ 3 000 cadres du Hezbollah, affaiblissement concomitant du régime syrien), tout en documentant des dizaines de violations israéliennes de cet accord recensées par l'ONU et en mettant en garde contre une possible stratégie israélienne de fragmentation régionale via la multiplication de « zones tampon » au Liban et en Syrie, instrumentalisant les tensions communautaires (comme le rejet exprimé par le leader druze libanais Walid Joumblatt de toute instrumentalisation israélienne de sa communauté). Il analyse les objectifs israéliens actuels comme visant moins des ressources territoriales ou hydrauliques (contrairement à des périodes antérieures) qu'à imposer une « capitulation » régionale écartant définitivement la création d'un État palestinien, en vue notamment de faciliter une normalisation avec l'Arabie saoudite — laquelle reste conditionnée, selon la position officielle saoudienne, à la création d'un État palestinien viable, sous la pression d'opinions publiques arabes qu'il juge trop souvent ignorées par l'analyse occidentale.
Il documente le coût de la « guerre globale contre le terrorisme » post-11-Septembre (estimé à 21 000 milliards de dollars par certains instituts) et son échec largement contre-productif, illustré par le nombre de recrues jihadistes considérablement supérieur vingt-cinq ans après une intervention initialement dirigée contre quelques milliers de combattants afghans, et par une surmortalité en Irak post-Saddam Hussein estimée par certaines études épidémiologiques à trois fois supérieure à celle de toute la période Saddam Hussein. Il dénonce l'absence d'autocritique des experts géostratégiques ayant validé la guerre d'Irak sur des bases fausses (armes de destruction massive, lien avec Al-Qaïda), et illustre par le cas de Kadhafi (réhabilité par l'Occident entre 2001 et 2011 en échange de sa coopération antiterroriste, malgré la persistance de sa répression interne) le « deux poids deux mesures » du discours occidental sur les droits humains, appliqué sélectivement aux régimes non alignés sur les intérêts américains.
Il analyse le rapprochement paradoxal entre le Hamas et le Hezbollah (initialement brouillés par leurs positions opposées dans la guerre civile syrienne) sous l'effet d'une « solidarité mécanique » de l'axe irano-syrien post-7-octobre, et diagnostique chez ces deux mouvements un phénomène d'hubris stratégique comparable à la théorie de la surextension impériale de Paul Kennedy — restés prisonniers d'une logique militaire dépassée face à l'avance technologique et à l'infiltration israélienne de leurs services (contrairement à l'échec israélien de 2006). Il évoque le double courant interne au mouvement MAGA sur l'Iran (partisans d'un changement de régime encouragés par Israël contre partisans, comme Tucker Carlson, d'une simple « modification de comportement »), et juge une frappe militaire américaine ou israélienne visant à détruire durablement le programme nucléaire iranien peu réaliste sur le plan militaire (installations enfouies, immensité et nationalisme du territoire iranien, précédent afghan et irakien), tout en réactivant potentiellement un réflexe de ralliement national autour d'un régime pourtant impopulaire.
Il analyse la chute du régime Assad (dont Israël aurait longtemps préféré le maintien comme « diable connu » empêchant l'émergence d'une résistance de type Hezbollah) comme le produit d'une conjonction d'intérêts israéliens (affaiblissement du canal d'approvisionnement iranien du Hezbollah) et turcs, exprimant un scepticisme marqué sur la mutation démocratique affichée du nouveau dirigeant syrien Ahmed al-Charaa (ancien cadre jihadiste), citant les massacres récents de chrétiens et d'alaouites sur la côte syrienne et son propre report de toute élection à quatre ou cinq ans comme des signaux inquiétants d'un pouvoir personnel en construction. Il situe l'Arabie saoudite de Mohammed ben Salman dans une logique de stabilisation après les erreurs de la période 2015-2018 (guerre au Yémen, blocus du Qatar, assassinat de Jamal Khashoggi), prête à normaliser ses relations avec Israël sous condition d'une perspective palestinienne minimale.
Il développe le concept d'un « choc des traumatismes » pour expliquer la polarisation mondiale post-7-octobre : d'un côté le traumatisme fondateur de la Shoah dominant la perception européenne et américaine, de l'autre celui du colonialisme dominant la perception du reste du monde (y compris de pays catholiques d'Amérique latine mobilisés pour la cause palestinienne), plaidant pour un travail de mémoire réciproque sur le modèle de la réconciliation franco-allemande d'après-guerre. Il dénonce à la fois la recrudescence de l'antisémitisme et son instrumentalisation par l'extrême droite israélienne (citant le discours de l'ambassadeur israélien à l'ONU arborant une étoile jaune), appelant à combattre simultanément le négationnisme et la déshumanisation des Palestiniens, cette dernière constituant selon Hannah Arendt, qu'il cite, le signe avant-coureur de la barbarie. Il défend l'efficacité sélective des boycotts (citant le précédent sud-africain) tout en critiquant certaines cibles jugées contre-productives du mouvement BDS (le film primé aux Oscars No Other Land, coproduit par un cinéaste israélien et un cinéaste palestinien, ou le musicien Daniel Barenboïm). Il conclut en rappelant l'existence historique d'un courant libéral et féministe arabe, la Nahda (Renaissance arabe, dès 1850-1860 au Liban), portée par des intellectuels chrétiens et musulmans, pour contester l'idée reçue que la démocratie et les droits humains seraient des importations occidentales étrangères à la culture arabe — citant Amartya Sen sur l'universalité de cette aspiration.
Excerpts
Sur l'échec structurel de la solution militaire face à des mouvements enracinés socialement :
“« Le Hamas a réussi à recruter depuis le 7 octobre presque autant de nouveaux militants que n'en avait éliminé Israël. [...] Cela montre les impasses et les impostures de cette fameuse guerre contre le terrorisme qui n'en finit pas de se heurter à une incapacité des plus grandes puissances. »”
Sur le deux poids deux mesures occidental illustré par le cas Kadhafi :
“« Les élites occidentales ont également été profondément corrompues par un régime comme celui de Kadhafi [...] il y a un sentiment dans le monde arabe que le discours occidental sur les droits de l'homme n'est instrumentalisé que contre les adversaires des États-Unis. »”
Sur le choc des traumatismes fondateurs entre Shoah et colonialisme :
“« Nous sommes en train d'assister à un véritable choc des traumatismes, avec une opposition entre ceux pour qui le traumatisme fondateur, c'est la Shoah [...] et dans bien d'autres parties du monde, le traumatisme fondateur, ça reste le colonialisme. »”