Keller, Arthur
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Keller corrige d'emblée le cadrage usuel de « crise écologique » : ce n'est pas l'humanité qui fait face à une crise écologique, mais la nature qui subit une crise humaine, les problèmes environnementaux n'étant pas des dysfonctionnements accidentels mais des conséquences inévitables du fonctionnement normal de nos sociétés. Il présente un modèle en cinq « sphères » du système Terre (lithosphère, hydrosphère, cryosphère, biosphère, pédosphère) documentant une dégradation généralisée, et s'appuie sur l'étude des limites planétaires (mise à jour en septembre 2023) pour affirmer que 6 des 9 limites environnementales identifiées par le consensus scientifique sont déjà franchies (climat, biosphère, entités nouvelles/pollutions, cycles de l'azote et du phosphore, cycles de l'eau, usage des sols).
Il développe une critique appuyée de la « croissance verte », qu'il dit avoir étudiée systématiquement pour un rapport rédigé dix ans plus tôt à l'Institut des relations internationales et stratégiques : les arguments en sa faveur ignoreraient systématiquement la notion de limite planétaire, traitant les ressources comme infinies ou infiniment substituables par hypothèse. Il illustre par le cas du cuivre (nécessaire en quantité multipliée pour la transition énergétique) la contradiction entre demande minière croissante et raréfaction de l'eau douce dans les principaux pays producteurs (Chili, Pérou), et affirme qu'aucune instance mondiale de coordination n'existe pour arbitrer l'allocation de ressources critiques entre besoins de décarbonation.
Il propose une distinction méthodologique centrale entre « maladie » et « symptômes » : le problème de fond serait un système productiviste, consumériste et accumulationniste (au-delà du seul capitalisme, dont il refuse de proposer une définition unique) qui prélève, transforme et rejette trop vite — le changement climatique, l'effondrement de la biodiversité ou la pollution n'étant que des symptômes de cette même dynamique. Il critique l'approche réductionniste et hyperspécialisée dominante (traiter chaque symptôme séparément, à la manière d'un patient prenant paracétamol, pommade et tisane pour un cancer généralisé) comme structurellement incapable de répondre à un problème systémique, tout en précisant ne pas être en désaccord avec les experts sectoriels mais avec l'absence de cohérence globale entre leurs propositions.
Il défend une forme de décroissance choisie plutôt que subie, en distinguant rigoureusement ce concept (décroissance du flux d'énergie et de matière) de la récession ou dépression économique (décroissance du PIB), et soutient qu'un découplage entre croissance économique et flux de matière/énergie n'est possible que localement, dans des économies riches délocalisant leur empreinte matérielle vers d'autres pays, jamais à l'échelle mondiale. Il affirme que les décideurs politiques n'ont pas véritablement compris les enjeux (faute d'une approche systémique, la somme des expertises sectorielles ne produisant pas de cohérence globale) tout en reconnaissant qu'ils n'ont structurellement pas le pouvoir de changer le système économique dans son ensemble, seulement d'agir à la marge.
Il développe une réflexion sur la démocratie (jugeant la France pas véritablement démocratique en raison du poids des lobbies et du système représentatif, sans pour autant la qualifier de dictature) et sur les notions de liberté, de rationnement et de renoncement, qu'il défend comme des concepts nécessaires plutôt que liberticides face à une « descente énergétique et matérielle » qu'il juge inévitable. Il assume explicitement l'usage de la peur comme levier de mobilisation politique, citant une méta-analyse de 2015 portant sur 127 études concluant que la peur mobilise plus qu'elle ne paralyse, à condition d'être accompagnée d'outils d'action concrets, et conclut sur une stratégie personnelle centrée non sur le changement du système actuel (qu'il juge verrouillé) mais sur la préparation de « plans B » territoriaux documentés et mis en réseau, en insistant sur le fait que la résilience n'est ni automatiquement écologique ni viable si elle reste isolée d'un tissu intercommunautaire plus large — y compris, selon lui, en intégrant les plus riches comme acteurs nécessaires de cette transition.
Excerpts
Sur le renversement du cadrage « crise écologique » :
“« On entend tout le monde dire l'humanité est confrontée à une crise écologique, c'est faux, c'est la nature qui est confrontée à une crise humaine [...] les problèmes ne sont pas des dysfonctionnements, ce sont des conséquences inévitables de la manière dont on a conçu nos sociétés. »”
Sur la distinction entre maladie systémique et traitement des symptômes :
“« Si vous prenez ces problèmes comme des problèmes séparés, vous avez trois solutions [...] sauf si ces problèmes ne sont en réalité que des symptômes d'un cancer généralisé [...] on ne soigne pas le cancer avec du paracétamol, de la pommade et de la tisane. »”
Sur la peur comme levier indispensable, appuyé sur une méta-analyse de 2015 :
“« Une métaanalyse qui fait la synthèse de 127 études répertoriées [...] sur cette question précisément — la peur mobilise-t-elle ou paralyse-t-elle ? La conclusion est écrasante : elle mobilise [...] la peur ne suffit pas, mais la peur est indispensable au bon changement. »”