Galluzzo, Anthony
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Galluzzo définit le « mythe de l'entrepreneur » comme un mode de représentation médiatique des célébrités entrepreneuriales (non l'entrepreneur au sens administratif ordinaire), structuré autour de thématiques récurrentes depuis la fin du XIXe siècle — le créateur, le génie, le visionnaire, le rebelle — qui traversent l'histoire de Andrew Carnegie à Elon Musk en passant par Steve Jobs. Il retrace l'émergence de ce mythe dans le contexte technique de la presse de masse et de la lithographie de la fin du XIXe siècle, qui permet l'apparition d'un « théâtre des célébrités » incluant les grands industriels (Carnegie, Rockefeller) aux côtés des présidents et des acteurs, et situe cette célébration dans une crise identitaire américaine plus large : le mythe national de la démocratie jeffersonienne des petits propriétaires terriens, déjà largement fictif à l'origine, est mis en doute par la formation des grands trusts monopolistiques, ce qui pousse ces industriels à réinventer un discours de réussite individuelle par le marché malgré la fermeture réelle de ce marché par leurs propres monopoles.
Il précise le sens du mot « mythe » qu'il emploie : non une simple idée fausse, mais au sens anthropologique d'un « récit sans auteur, de nature étiologique, partagé par une communauté de croyants » — une sédimentation collective de discours plutôt qu'une propagande consciente et délibérée. Il analyse la sociologie réelle des trajectoires entrepreneuriales à travers l'image de la « courbe en U inversé » (empruntée au chercheur Amar Bhidé) : les fondateurs d'entreprises en hypercroissance ne sont statistiquement ni les plus riches (héritiers de capital) ni les plus pauvres (dépourvus des capitaux culturels et sociaux nécessaires), mais issus des classes moyennes et supérieures cultivées, techniciennes, souvent enfants d'ingénieurs.
Il déconstruit en détail le récit fondateur d'Apple à travers ce qu'il appelle des « biais de cadrage » plutôt que des mensonges explicites : l'image du garage de Los Altos occulte le rôle du Homebrew Computer Club (club informatique où Steve Wozniak a comblé son retard technique), celui de Mike Markkula (millionnaire ex-Intel dont l'apport financier et le savoir-faire gestionnaire ont permis la capitalisation de l'entreprise), et surtout celui de Xerox PARC, qui avait développé dès 1973 l'ordinateur à interface graphique Alto — technologie que Steve Jobs et son équipe ont directement reprise en débauchant les ingénieurs de Xerox, épisode généralement présenté dans les biographies comme une pure « vision de génie » plutôt qu'un transfert technologique concret. Il relève des cas similaires ailleurs (Bill Gates et le DOS de QDOS/IBM, Mark Zuckerberg et l'idée initiale de Facebook, Bernard Arnault et sa reprise du groupe Boussac facilitée par ses relations avec Laurent Fabius) pour illustrer une dimension d'« entrepreneur accapareur » systématiquement euphémisée au profit du récit du génie solitaire.
Il documente l'effet idéologique concret de ce mythe : si la création de valeur procède d'un individu supérieur et indispensable, alors l'impôt progressif devient scandaleux (spoliation d'une valeur directement créée par cet individu) et la présence de représentants syndicaux dans la gouvernance de l'entreprise devient illégitime (n'étant pas eux-mêmes visionnaires). Il analyse les figures mythologiques mobilisées dans cette littérature — Prométhée (le don du feu à l'humanité, « il nous a donné l'iPad ») et Atlas (portant le monde, référence directe au roman libertarien La Grève d'Ayn Rand, où une élite entrepreneuriale fait sécession et provoque l'effondrement de la société) — et établit un parallèle structurel entre le « roman entrepreneurial » et le « roman national », tous deux fondés sur l'émergence d'un individu prédestiné doté d'un pouvoir supérieur, la différence portant sur l'imaginaire mobilisé (martyre patriotique et religieux d'un côté, aristocratie naturelle validée par le marché de l'autre).
Il retrace l'évolution esthétique de la figure entrepreneuriale : des « hommes d'État industriels » bourgeois en costume trois pièces (fin XIXe-milieu XXe) à la récupération de la contre-culture des années 1970 (Steve Jobs pieds nus, revenu d'Inde), jusqu'à un possible tournant récent avec Elon Musk, qu'il qualifie de « radicalisation par la caricature » du même modèle — passage d'un libertarianisme de gauche à un libertarianisme de droite mêlé de théories complotistes, illustré par les interviews de Musk chez Joe Rogan où il est interrogé comme un oracle sur l'avenir de l'humanité. Il détaille les compétences réelles de ces figures (le storytelling auprès des investisseurs et des médias, la capacité à monnayer un capital symbolique en le transférant à plusieurs entreprises simultanément) plutôt que la vision technique, citant l'exemple d'Elizabeth Holmes (Theranos) comme cas extrême de survente narrative sans fondement technologique réel. Il oppose la « logique de l'inspirateur » (l'entrepreneur guide des collaborateurs par ailleurs incapables) à la réalité observée de rivalité sur les ressources humaines — citant l'affaire de l'entente illégale entre Apple, Google et d'autres entreprises pour ne pas se débaucher mutuellement leurs ingénieurs, révélée par des e-mails de Steve Jobs, contredisant directement l'idée que l'entrepreneur se suffirait à lui-même.
Il souligne deux absences structurantes dans ce récit : le financier de capital-risque (citant Arthur Rock, largement inconnu du grand public malgré son rôle déterminant dans le financement d'Intel et d'Apple) et l'État, dont le rôle structurant est documenté depuis les origines du capitalisme (infrastructures, recherche fondamentale, débouchés coloniaux) mais systématiquement absent des récits héroïques individuels. Il développe une critique de l'invisibilisation de la chaîne de sous-traitance mondialisée (illustrée par Foxconn et la vague de suicides ouvriers de 2010, qui n'a pas entaché l'image de Steve Jobs malgré son ampleur, contrairement au scandale Homestead qui avait durablement écorné l'image d'Andrew Carnegie à la fin du XIXe siècle) — différence qu'il attribue à la médiation de la sous-traitance permettant à l'entrepreneur de se présenter comme un pur « designer-concepteur » déresponsabilisé des conditions de production réelles.
Il identifie une constante idéologique traversant toutes les variantes historiques de ce mythe (darwinisme social et providentialisme chrétien chez Carnegie, libertarianisme de droite chez Musk) : la légitimation d'une élite à capter la richesse et à orienter les politiques publiques et sociales du fait de sa supériorité présumée. Il conclut sur les conditions de diffusion d'un savoir critique alternatif — distinguant la « visibilité » (l'accès structurel aux grands médias, conditionné par le capital) de l' « accessibilité » (la capacité à rendre un savoir complexe compréhensible sans le trahir, illustrée par des exemples comme Howard Zinn) — et appelle à un effort réciproque des producteurs de contenu critique (rendre leur discours accessible) et du public (développer sa compétence méthodologique et son scepticisme scientifique plutôt que de se disperser en généralistes de tout sujet).
Excerpts
Sur la fonction structurante du mythe pour légitimer le pouvoir économique :
“« Qu'est-ce que vient exprimer le mythe de l'entrepreneur en termes de valeur structurante ? C'est l'individu qui se prouve sur le marché et qui vient constituer une aristocratie naturelle [...] donc il faut tout laisser à cet esprit supérieur. »”
Sur l'entrepreneur accapareur masqué par le récit de l'inspirateur :
“« Si vous voulez monter une entreprise, vous devez dépouiller les autres équipes de votre entreprise ou les équipes de vos concurrents [...] l'idée de l'entrepreneur inspirateur cache complètement cette réalité de l'entrepreneur accapareur. »”
Sur les deux absences structurantes du récit entrepreneurial :
“« Il y a deux personnages qu'on ne voit jamais : le financier Arthur Rock, un des plus grands capital-risqueurs de la Silicon Valley [...] et deuxième personnage, l'État — on ne personnifie jamais la puissance créatrice de l'État dans ces récits. »”