Da Silva, Nicolas
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Da Silva analyse la réforme des retraites de 2023 comme un enjeu avant tout politique (une question de pouvoir) plutôt qu'économique, les propres documents du gouvernement indiquant que l'objectif est de financer des baisses d'impôts sur les entreprises plutôt que de sauver un système en péril — ce qui expliquerait, selon lui, que même des institutions conservatrices reconnaissent l'absence de nécessité financière de la réforme malgré une opposition massive (plus de 90 % des actifs). Il conteste l'argument de l'allongement de l'espérance de vie en soulignant, graphiques à l'appui, que ce gain profite presque exclusivement aux tranches de revenus supérieures, tandis qu'il stagne ou recule pour les plus modestes — un « gradient social de santé » qu'il relie aux conditions de vie (logement, alimentation) plutôt qu'à des comportements individuels, ce qui rend le report de l'âge légal doublement inéquitable pour les classes populaires exerçant les métiers les plus pénibles.
Il retrace l'histoire de la Sécurité sociale en s'opposant à la lecture consensuelle véhiculée par certains médias (illustrée par un article de l'AFP citant des historiens) : avant 1945 existaient déjà des institutions de protection sociale (accidents du travail 1898, assurances sociales 1928-1930, allocations familiales 1932), mais dirigées par les classes dominantes (patronat, mutualistes notables) selon une logique paternaliste. La rupture de 1945 ne serait pas la création de la protection sociale mais le transfert de son pouvoir de gestion aux intéressés eux-mêmes (75 % de représentants salariés élus dans les conseils d'administration), rendu possible non par un consensus mais par le rapport de force né de la guerre — un changement combattu par les mutualistes, le patronat et les médecins, chacun ayant obtenu des concessions (ticket modérateur à 20 %, séparation retraite/santé des allocations familiales, gestion mutualiste de certaines caisses de fonctionnaires) qui affaiblissent le principe initial. Il montre que les arguments critiques de 2023 (vieillissement, fraudes, mauvaise gestion, concurrence internationale avec des salaires bas) étaient déjà mobilisés contre la Sécu dès 1949 par des députés comme Paul Reynaud, avec une remarquable continuité rhétorique jusqu'à aujourd'hui.
Il retrace ensuite la financiarisation de la dette sociale amorcée par la réforme Juppé de 1995 : plutôt que d'augmenter les cotisations pour financer les déficits, la création de la CRDS et de la CADES a organisé un refinancement sur les marchés financiers, coûtant selon lui environ 20 milliards d'euros par an en intérêts — un choix qu'il interprète comme un outil de « pédagogie de la dette » servant à légitimer des réformes restrictives plutôt qu'une nécessité budgétaire, d'autant que cette même réforme a créé la loi de financement de la Sécurité sociale (LFSS) transférant le contrôle budgétaire annuel à une Assemblée nationale socialement peu représentative des classes populaires. Il déconstruit le concept médiatique du « trou de la Sécu », qu'il attribue au sociologue Frédéric Pierru/Duval comme un « agenda politique » plutôt qu'une réalité statistique alarmante : le déficit de la Sécurité sociale, comparé à son budget annuel (environ 550 milliards) et à celui de l'État (dette bien plus massive, environ 3 000 milliards, dont plus de 80 % est étatique), reste marginal et fonctionne surtout comme stabilisateur automatique en période de crise (le doublement du déficit entre 2008 et 2009, dû à la crise des subprimes, non à une explosion des dépenses).
Il conclut par une critique détaillée du système des complémentaires santé, qu'il juge coûteux et inégalitaire : les frais de gestion des complémentaires (environ 20 % des cotisations) sont bien supérieurs à ceux de la Sécurité sociale (environ 5 %) pour un remboursement représentant huit fois moins de soins, un doublon administratif expliquant en partie le niveau élevé des dépenses de gestion du système de santé français (deuxième plus coûteux après les États-Unis) ; il souligne aussi que l'accès aux complémentaires (et leur qualité) est directement corrélé au revenu et à la qualité de l'emploi, aggravant les inégalités de santé déjà documentées. Il cite un rapport du Haut Conseil pour l'avenir de l'assurance maladie chiffrant à environ 5 milliards d'euros par an les économies réalisables en étendant le remboursement de la Sécurité sociale à 100 % des tarifs administrés (scénario « 100 % Sécu »), une somme comparable au budget annuel du plan hospitalier Ségur de la santé. Il termine en affirmant, à partir de sa recherche, que les avancées de la protection sociale ne procèdent jamais de la bienveillance spontanée d'un État mais systématiquement du conflit et de la capacité d'organisation des classes dominées face aux classes dirigeantes.
Excerpts
Sur la nature politique plutôt qu'économique de la réforme des retraites :
“« L'enjeu des réformes celles que l'on connaît aujourd'hui, c'est pas d'abord un enjeu économique au sens un enjeu financier, mais c'est un enjeu politique au sens du pouvoir qui décide [...] on se rend bien compte que les justifications du gouvernement pour la réforme ne tiennent pas la route. »”
Sur le doublon coûteux entre Sécurité sociale et complémentaires santé :
“« Vous avez deux institutions qui font le même travail [...] la Sécu prend moins de frais de gestion pour rembourser 80 % de la dépense de santé, alors que les complémentaires prennent plus de frais de gestion pour rembourser entre 15 et 20 % des frais de santé — on a un système qui est totalement illogique. »”
Sur l'origine conflictuelle, non bienveillante, des avancées sociales :
“« Les classes dominées dans la société ne doivent pas du tout attendre la bienveillance des classes dirigeantes pour voir leur sort s'améliorer [...] les institutions de la protection sociale sont quasi systématiquement le fruit du conflit et de la capacité de ces personnes dominées à s'organiser contre les classes dominantes. »”