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Brice, Benjamin

docteur en sciences politiques, auteur de La Sobriété gagnante et L'Impasse de la compétitivité

LES ILLUSIONS DE LA CLASSE DIRIGEANTE SUR LA COMPÉTITIVITÉ - Benjamin Brice

Elucid · Sep 30, 2023

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Core ideas

Brice part du constat que la notion de « compétitivité » — terme d'usage politique plus que scientifique, apparu à la fin des années 1970 face à la concurrence industrielle japonaise puis chinoise et allemande — fonctionne dans le débat public comme un « atout qui coupe systématiquement le débat » dès qu'il est question de justice sociale ou de choix de vie collectifs. Il ne nie pas la réalité de la contrainte extérieure liée à l'ouverture commerciale (les échanges de biens et services de la France ayant triplé en proportion du PIB depuis les années 1960), mais soutient que cette contrainte a pris, depuis le tournant de la rigueur de 1983 sous Mitterrand, une place disproportionnée par rapport aux autres impératifs de l'action publique (résilience, écologie, cohésion sociale) — contrairement à de Gaulle ou Pierre Laroque, qui acceptaient des compromis entre compétitivité et indépendance nationale ou justice sociale sans jamais lui accorder la primauté absolue.

Il détaille les leviers concrets des politiques de « compétitivité coût » menées depuis les années 2000 (exonérations de cotisations sociales via la CSG puis le CICE, flexibilisation du marché du travail, précarisation du salariat, quasi-suppression de l'ISF) et leur financement par une maîtrise des dépenses publiques de fonctionnement — qu'il documente comme n'ayant pas augmenté en part du PIB depuis 1980 (stables à 18 points), alors que les besoins (vieillissement, hausse du taux de bachelier, enjeux climatiques et de défense) ont considérablement crû, expliquant mécaniquement la dégradation perçue des services publics sans que celle-ci résulte d'une hausse réelle des moyens qui leur sont alloués.

Il souligne l'incohérence de politiques d'allègement de charges appliquées uniformément à des secteurs non exposés à la concurrence internationale (coiffeurs, ramassage des ordures), qui échappent ainsi à toute conditionnalité sur leur comportement environnemental ou social, et compare les systèmes de santé et de retraite français et américains pour montrer que la privatisation ne réduit pas le coût global mais le déplace vers le secteur privé, souvent à un niveau supérieur en raison de la course aux rémunérations et du marketing. Il présente le déficit commercial français comme la preuve empirique de l'échec de quarante ans de politiques de compétitivité : la France, seule grande économie européenne en déficit structurel (avec la Roumanie), voit ses excédents dans l'aéronautique et le luxe à peine suffire à compenser les déficits automobile et industriel, la facture énergétique (environ 50 milliards d'euros par an en moyenne, 115 milliards en 2022) restant impayée — contrairement à l'Allemagne, dont l'excédent commercial repose selon lui moins sur un gain réel de productivité (comparable à celle de la France) que sur une politique de modération salariale qu'il qualifie de « dumping social » vis-à-vis de ses partenaires européens, ayant eu pour effet, selon l'économiste Xavier Ragot cité, une « exportation du chômage » vers la France.

Il développe une critique de la stratégie française de « montée en gamme » (abandon délibéré de l'entrée et du milieu de gamme au profit du seul haut de gamme), qu'il juge intenable à terme car les pays émergents (illustré par la montée en gamme marocaine sur la tomate, de l'entrée de gamme à la tomate cerise) ne se contentent pas durablement des segments les moins rentables, et car la perte de la base industrielle fragilise également les industries de pointe (illustré par la persistance d'une pénurie structurelle de production française de masques après le Covid). Il relie cette dynamique à un déséquilibre croissant entre classes sociales — la classe ouvrière ayant perdu son pouvoir de négociation avec la dévalorisation des tâches productives délocalisables, au profit d'une concentration de la valeur ajoutée dans les métropoles — et voit dans les Gilets jaunes, le Covid et la réforme des retraites de 2023 les symptômes d'une crise de confiance réciproque entre gouvernants et population, alimentée par des références répétées à un référendum de 1992 et 2005 où les classes populaires ont majoritairement voté contre l'intégration européenne sans que cela n'infléchisse la trajectoire politique.

Il conclut en proposant un changement de logiciel : plutôt que de raisonner en termes d'exportations et de compétitivité, agir sur la consommation et les importations (relocalisation industrielle, sobriété matérielle), citant l'exemple du matraquage publicitaire pour les SUV (environ 2 000 € d'investissement communication par véhicule vendu) et des objets connectés comme démonstration que la consommation « ne tombe pas du ciel » mais résulte de choix collectifs pilotables par la fiscalité et la réglementation plutôt que d'une préférence individuelle spontanée — position qu'il présente comme rendue plus audible par les crises récentes (Gilets jaunes, Covid, guerre en Ukraine) sans toutefois que l'orientation macronienne, selon lui structurellement figée sur ce point malgré ses ajustements rhétoriques, n'ait véritablement changé de cap.

Excerpts

Sur la fonction de la compétitivité comme outil de clôture du débat public :

“« Cette notion de compétitivité vient en permanence comme un atout au jeu de cartes couper le débat lorsque l'on parle de questions de justice, de la manière dont nous voudrions vivre [...] cette injonction à s'adapter à la mondialisation a pris le dessus sur les autres contraintes de l'action publique. »”

Sur la stagnation réelle des dépenses de fonctionnement des services publics :

“« Nous ne mettons pas plus d'argent en part du PIB dans les services publics qu'il y a 40 ans, alors que les besoins ont augmenté [...] dans l'imaginaire collectif, les dépenses augmentent, les services publics se dégradent — c'est faux, et ça fausse complètement le débat public. »”

Sur l'échec empirique du pari de la compétitivité mesuré au déficit commercial :

“« Nous sommes dans une spécialisation structurellement déficitaire : nous aurons beau faire un peu plus d'aéronautique et un peu plus de luxe, tant que nous ne relocaliserons pas notre base industrielle [...] nous resterons déficitaires. »”