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Nikolski, Véra

politologue, docteure en sciences politiques, autrice de Féminicène aux éditions Fayard

LA RÉALITÉ OUBLIÉE DERRIÈRE L'ÉMANCIPATION DES FEMMES - Véra Nikolski

Elucid · Jul 8, 2023

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Core ideas

Nikolski conteste le récit officiel selon lequel l'émancipation des femmes serait principalement due aux luttes féministes et à la diffusion d'idées égalitaires, sans le juger faux mais « extrêmement incomplet » : en citant Simone de Beauvoir (« les femmes n'ont pas conquis, elles ont reçu »), elle souligne que les luttes de femmes furent, jusqu'au XXe siècle, des actions isolées de pionnières sans rapport de force réel (pas de grèves, pas de violence, pas de mobilisation de masse), incapables à elles seules d'expliquer pourquoi les hommes ont cédé une part croissante de leurs privilèges. Sa thèse centrale attribue ce basculement à une « variable oubliée » : les transformations matérielles et technologiques de l'entrée dans l'anthropocène, en particulier l'industrialisation et la baisse spectaculaire de la mortalité infantile (passée d'environ 30 % à moins de 0,4 % en France depuis 1740, obtenue non par la lutte mais par la vaccination, l'asepsie, la pasteurisation et les antibiotiques).

Elle retrace l'origine anthropologique de la domination masculine à partir de la division sexuelle du travail préhistorique (théorisée notamment par Emmanuel Todd et l'anthropologue Christophe Darmangeat) : les contraintes biologiques de la procréation et de l'allaitement prolongé rendaient les femmes statistiquement moins disponibles pour la chasse au gros gibier, fondant un « invariant anthropologique » que l'espèce humaine, contrairement à l'animal, aurait ensuite transformé en hiérarchie idéologique justificatrice. Elle relativise l'existence de sociétés matriarcales historiquement attestées (contrairement aux sociétés matrilinéaires ou matrilocales, bien documentées) et attribue l'aggravation de cette domination à la révolution néolithique, qui aurait à la fois réduit l'intervalle entre grossesses (sédentarisation, alimentation céréalière) et introduit les maladies zoonotiques responsables d'une mortalité infantile massive, contraignant les femmes à un rythme de reproduction encore plus soutenu pour compenser les pertes.

Elle développe l'argument central du livre : la révolution industrielle aurait déclenché trois transformations matérielles capitales pour les femmes — la dévaluation de la force physique par la mécanisation, l'externalisation hors du foyer de tâches domestiques auparavant dévolues aux femmes (confection des vêtements, préparation alimentaire, approvisionnement en eau), et surtout la chute de la mortalité infantile permettant une maîtrise du « projet parental ». Elle souligne que ce processus n'est pas propre au capitalisme (l'URSS ayant connu une industrialisation étatique aux effets comparables sur le statut des femmes), rejetant ainsi explicitement la thèse d'une consubstantialité entre patriarcat et capitalisme portée par certains courants féministes intersectionnels, qu'elle juge logiquement incohérente puisque la domination masculine précède historiquement le capitalisme de plusieurs millénaires.

Elle nuance cette thèse matérialiste par le constat d'un décalage temporel (le Code Napoléon renforçant paradoxalement l'oppression féminine peu après le début de l'industrialisation) et par le rôle de facteurs surajoutés — sécularisation religieuse et structures familiales déjà peu oppressives en Occident selon la typologie d'Emmanuel Todd — pour expliquer pourquoi des pays industrialisés mais fortement religieux (Arabie saoudite, Iran) n'ont pas connu la même émancipation. Elle interroge enfin, en écho à Simone de Beauvoir, la nature ambivalente de cette émancipation par le travail industriel : les femmes gagneraient une « difficile liberté » en s'uniformisant aux contraintes économiques masculines plutôt qu'un authentique affranchissement, tout en assumant personnellement un jugement favorable à cette aspiration à l'« action transcendante » sur le monde.

Elle conclut sur un diagnostic pessimiste et une mise en garde : les crises conjointes de ressources, climatique et de résistance aux antibiotiques (evoquant les travaux du Club de Rome et de Dennis Meadows) menaceraient de faire régresser les conditions matérielles ayant permis l'émancipation féminine, rendant les droits acquis (contraception, avortement) purement théoriques sans l'infrastructure industrielle qui les rend effectifs. Elle reproche au féminisme contemporain de se concentrer exclusivement sur la revendication juridique de droits présents sans anticiper cette fragilité structurelle, et préconise que les féministes s'investissent directement dans les métiers techniques de la transition (climatologie, énergie, agriculture, recherche antibiotique) — « exceller » plutôt que « réclamer » — pour rendre leur contribution socialement indispensable et ainsi retarder une possible reconstitution de la division sexuelle du travail.

Excerpts

Sur l'incomplétude du récit officiel de l'émancipation féminine :

“« Ce récit n'est pas faux en soi, il est exact que des femmes ont lutté [...] mais il me semble extrêmement incomplet [...] la variable oubliée, c'est la variable matérielle, ce sont les transformations matérielles et techniques technologiques. »”

Sur la fragilité matérielle des droits des femmes dans un monde en régression :

“« Dans un monde plus pauvre, plus chaotique et plus violent [...] la femme a particulièrement bénéficié des transformations positives engendrées par l'industrialisation [...] la dégradation de ces conditions va la toucher en premier lieu. »”

Sur la proposition d'« exceller » plutôt que de « réclamer » face à la transition :

“« Les femmes devraient essayer de s'emparer de ces questions matérielles qui assurent l'existence de l'infrastructure qui soutient leurs droits [...] on devrait essayer de devenir climatologue, spécialiste des nouvelles énergies [...] plutôt que de s'attacher uniquement aux droits relatifs au moment présent. »”