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Dockès, Emmanuel

professeur de droit du travail à l'Université de Lyon, cofondateur de l'Université populaire de Lyon, auteur du roman Voyage en misarchie

ON PEUT TOUT RECONSTRUIRE : TRAVAIL, POUVOIR, SOCIÉTÉ, FINANCE, ÉCONOMIE - Emmanuel Dockès

Elucid · Oct 22, 2022

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Core ideas

Dockès expose le socle philosophique de son roman Voyage en misarchie (mot construit sur « mise », qui n'aime pas, et « archè », le pouvoir) : la liberté et l'égalité, deux valeurs traditionnelles qu'il juge fondamentalement liées par une même méfiance envers le pouvoir, puisque tout excès de pouvoir nuit mécaniquement à l'une comme à l'autre. Il conçoit une architecture institutionnelle délibérément non pyramidale, sans souverain unique — y compris sans la fiction du « peuple souverain », qu'il juge dangereuse dès qu'un dirigeant prétend parler en son nom — reposant sur la suppression des fonctions sommitales (présidence, premier ministre, chambre unique) au profit d'une pluralité de pouvoirs sectoriels (ministères) qui se limitent mutuellement plutôt qu'un pouvoir concentré. Il défend une combinaison de modes de désignation complémentaires — assemblées élues spécialisées, assemblées tirées au sort, référendums d'initiative populaire — donnant le dernier mot aux tirés au sort précisément parce qu'ils sont, selon lui, les moins exposés à la capture par les lobbies et les moins susceptibles de produire une technocratie experte mais illégitime ; il illustre cette confiance par l'exemple de la Convention citoyenne pour le climat, dont les propositions, selon lui, dépassaient largement ce que le gouvernement Macron a finalement accepté.

Il distingue deux formes d'appartenance collective — les associations volontaires (dont on peut se retirer) et les « districts » territoriaux (appartenance de fait, liée au lieu d'habitation, non librement réversible) — et défend un principe de pluralisme normatif encadré par un socle minimal de règles d'ordre public (interdiction du racisme, de l'atteinte à la dignité, liberté de sortie des associations) au-delà duquel des communautés peuvent choisir des systèmes de règles différents, y compris des formes de propriété collective volontaire. Il développe longuement sa doctrine sur la transparence financière : contrôle strict et centralisé des flux financiers (suppression de l'argent liquide, des sociétés-écrans, des paradis fiscaux) comme condition de la lutte contre l'évasion fiscale et les inégalités, contrebalancé par un cryptage renforcé de la vie privée (correspondances, conversations) — un renversement volontaire par rapport au système actuel — et par un dispositif de contre-pouvoirs (deux corps de contrôleurs se surveillant mutuellement) destiné à empêcher toute dérive totalitaire liée à cette centralisation, dont il reconnaît explicitement le risque.

Il propose un système de propriété radicalement repensé pour lutter contre l'accumulation : la propriété perpétuelle est remplacée par une propriété viagère (usufruit décroissant avec l'espérance de vie du détenteur), rachetable et revendable via un fonds de compensation mutualisé, ce qui selon lui abaisse fortement le coût d'accès au logement tout en préservant l'autonomie que procure la propriété d'usage, sans reconduire un système locatif qu'il cherche à faire disparaître. Il applique une logique similaire à l'entreprise pour supprimer le capitalisme sans supprimer la liberté d'entreprendre : un salarié rachète progressivement des parts de l'entreprise où il travaille selon une courbe calculée sur son ancienneté, jusqu'à une égalité complète à long terme, les dividendes (rémunération du capital) étant purement et simplement interdits au profit de la seule rémunération du travail, avec un plafonnement des écarts de rémunération indexé à la taille de l'entreprise (de l'ordre de 1 à 7 dans une grande structure).

Sur le travail, il défend un partage radical du temps de travail rémunéré — une durée légale ramenée à 16 heures hebdomadaires, avec des heures supplémentaires fortement taxées (inversion du système actuel qui incite à travailler davantage) — dans le but explicite de supprimer le chômage plutôt que de le compenser, jugeant la logique patronale actuelle (préférer un salarié à 40 heures à deux salariés à 20 heures) structurellement responsable de l'exclusion. Il s'oppose frontalement au revenu universel, qu'il considère comme une idée d'origine néolibérale (citant Milton Friedman) créant une fracture de pouvoir économique entre ceux qui ont un emploi rémunéré (et donc un pouvoir de négociation, notamment de grève) et ceux qui n'en ont pas, et alertant sur le risque d'un basculement progressif de la rémunération du travail vers celle du capital dans un système de revenu universel généralisé. Il défend enfin, contre l'objection de l'utopie confinée à une seule île, la faisabilité de son modèle à l'échelle d'un seul pays intégré au commerce international, tout en reconnaissant qu'une transition mondiale simultanée serait impensable.

Excerpts

Sur le risque de dérive autoritaire lié au pouvoir monétaire et la nécessité de contre-pouvoirs :

“« Il y a du contrôle sur les armes à feu aussi, et ça peut être une sacrée arme à feu — donc il faut faire un tout petit peu attention à la monnaie [...] j'ai construit deux corps de contrôle qui sont chargés de se contrôler les uns les autres [...] est-ce que c'est dangereux ? Oui. À moi de mettre en face des contre-pouvoirs crédibles. »”

Sur le mécanisme de suppression progressive du capitalisme par rachat de parts :

“« Il faut faire en sorte qu'il y ait une sorte de rachat impératif par le salarié d'un certain nombre d'équivalents, pour qu'à la fin tout tende vers une certaine égalité [...] j'interdis les dividendes [...] les droits de vote soient systématiquement et exclusivement accordés au travailleur, et rien qu'au travailleur. »”

Sur le rejet du revenu universel et le risque de fracture de pouvoir économique :

“« Si vous avez un revenu universel, vous aurez forcément une partie de la population qui aura le revenu universel et une partie qui aura en plus un emploi rémunéré — où sera le pouvoir économique ? [...] vous avez deux blocs de société avec l'un qui est plus fort et l'autre qui est plus faible [...] le revenu universel produit une fracture sociale très dure. »”