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Taddeï, Frédéric

journaliste et animateur de radio et de télévision, créateur et animateur pendant dix ans de l'émission *Ce soir (ou jamais !

PENSER CONTRE SOI POUR COMPRENDRE L'ÉPOQUE - Frédéric Taddeï

Elucid · Sep 3, 2022

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Core ideas

Taddeï constate une radicalisation générale du débat public en France depuis le milieu des années 2010, touchant selon lui tous les bords politiques et tous les domaines (féminisme, animalisme, gauche, droite), qu'il date symboliquement des attentats du 13 novembre 2015 — moment où la France, jusque-là marquée par un certain libertinage intellectuel hérité des années 1980-90, aurait basculé dans la peur et la multiplication de lois sécuritaires. Il définit le bon journaliste comme celui « capable de penser contre lui-même, contre ses intérêts, contre son milieu », un principe qu'il applique à sa propre pratique en refusant délibérément d'afficher ses opinions personnelles (il ne vote pas, précisément pour ne pas se sentir obligé de défendre ensuite son vote), ce qui lui a valu d'être tour à tour identifié comme homosexuel, échangiste ou sadomasochiste par des publics projetant sur lui leurs propres catégories. Il développe une critique structurelle du journalisme français, qu'il juge historiquement plus orienté vers le commentaire que vers l'enquête (contrairement à la tradition anglo-saxonne), illustrée par sa propre expérience ratée de reportage électoral au Cambodge en 1992, où il constate avoir écrit un article reflétant ce qu'il savait déjà avant même d'enquêter — épisode qui met, selon lui, un terme à ses velléités d'enquêteur.

Il retrace l'effondrement du modèle économique historique des médias (financement par la publicité proportionnelle à l'audience), capté progressivement par la télévision puis par Internet, entraînant selon lui la précarisation de la profession journalistique et une moindre attractivité pour les meilleurs profils. Il détaille la genèse et la singularité de Ce soir ou jamais : une émission culturelle quotidienne en direct explicitement conçue pour éliminer la promotion des invités et les faire débattre de sujets généraux plutôt que de leurs propres livres, en mêlant contestataires et établishment sur un pied d'égalité — contrastant, selon lui, avec le modèle des chaînes d'info en continu qui recrutent des chroniqueurs-personnages plutôt que des experts, un choix qu'il explique par un producteur de TF1 lui ayant expliqué que remplacer les invités par des chroniqueurs identifiables (« le vieux, le jeune, la nana, le gauchiste, l'extrême droite ») triple l'audience. Il défend une position personnelle en faveur d'un encadrement légal de la liberté d'expression (lois anti-racistes et anti-diffamation françaises), tout en se disant très inquiet d'une possible tentation contemporaine d'instituer un « ministère de la Vérité » chargé de qualifier les fake news, qu'il juge être une dérive partagée aussi bien par certains complotistes que par certains anti-complotistes.

Sur son passage à RT France, il affirme n'avoir jamais fait la promotion de Vladimir Poutine ni subi de pression éditoriale, et explique avoir quitté la chaîne juste avant le déclenchement de la guerre en Ukraine, jugeant intenable d'animer une émission sur une chaîne financée par un État devenu adversaire de la France. Il s'étonne néanmoins de l'asymétrie de traitement entre chaînes occidentales (accessibles en Russie) et chaînes russes (censurées en Occident), et rapporte que la série française Le Bureau des légendes, très critique envers la Russie, a pu être tournée sur place sans opposition des autorités russes. Interrogé sur l'archipélisation de la société française, il relativise la thèse de Jérôme Fourquet en soulignant que l'unité culturelle nationale (mêmes chaînes de télévision, mêmes prénoms, culture de masse partagée) n'aurait duré qu'une cinquantaine d'années, de l'après-guerre aux années 1990, et que la France d'avant 1914 était en réalité bien plus fragmentée (langues régionales, écarts de conditions considérables). Il attribue la fragmentation actuelle non à un « séparatisme » culturel mais aux capacités technologiques de personnalisation (vêtements, prénoms, alimentation) rendues possibles par la mondialisation et le numérique.

Il développe une critique de la « religiosité » croissante attachée aux « valeurs de la République », concept qu'il juge flou et jamais défini contrairement à la loi, et y voit un phénomène d'exclusion inquisitoriale comparable à un fanatisme religieux, touchant selon lui tous les bords politiques (tentation de l'excommunication et de l'interdiction professionnelle généralisée). Il relativise le wokisme, qu'il analyse comme un phénomène générationnel « institutionnalisé » (citant Netflix) plutôt qu'une posture militante consciente chez la génération actuelle, née dans un environnement de diversité perçue comme naturelle. Il conclut sur une lecture optimiste et statistique du monde contemporain, contestée émotionnellement par le public (moins de morts dans les guerres qu'auparavant, paix relative des années 1990 largement occultée par la mémoire collective), tout en reconnaissant un déclin réel de la part occidentale dans la production mondiale de richesse depuis l'émergence économique de la Chine et de l'Inde, phénomène qu'il dit avoir anticipé dès 2001, avant les attentats du 11 septembre, comme annonciateur d'une contestation croissante de la domination occidentale.

Excerpts

Sur la définition du bon journaliste selon lui :

“« C'est quelqu'un qui est capable de penser contre lui-même, contre ses intérêts, contre son milieu, contre son pays, contre son média, contre tout ça [...] dès l'instant où tu refuses de mettre tes opinions en bandoulière, tu acceptes l'idée que chacun va pouvoir projeter ce qu'il veut. »”

Sur la logique d'audience qui a transformé le débat télévisé en spectacle de personnages :

“« Je te remplacerai tes invités par des chroniqueurs qu'on identifie : je te mettrai le vieux, le jeune, la nana, le gauchiste, l'extrême droite [...] et là tu ferais deux, trois millions, tu triplerais ton audience. »”

Sur la critique de la notion de « valeurs de la République » :

“« Je sais pas ce que c'est que les valeurs de la République, je connais la loi et je connais pas les valeurs de la République [...] à partir du moment où on commence à exclure les gens [...] je vois une tentation de plus en plus forte à l'exclusion, et je m'inquiète. »”