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Cochet, Yves

mathématicien, ancien ministre de l'Écologie, collapsologue, auteur notamment de Précision sur la fin du monde

NOTRE DÉNI VA CAUSER L'EFFONDREMENT : sortir des illusions et se préparer - Yves Cochet

Elucid · Oct 26, 2024

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Core ideas

Cochet définit l'effondrement comme le moment où les services de base (alimentation, eau courante, sécurité, transports) cessent d'être garantis à la majorité de la population par un cadre légal, et distingue trois phases : la « fin du monde tel que nous le connaissons » (qu'il situe dans la décennie 2020-2035), un « intervalle de survie » où l'on vivra sur les restes de la civilisation thermo-industrielle (stocks de médicaments, matériaux) sans pouvoir les renouveler industriellement, puis un espoir de « renaissance » civilisationnelle vers 2040-2050, à reconstruire depuis zéro avec des techniques parfois oubliées. Il assume explicitement le choix rhétorique de donner des dates précises plutôt que des formulations floues à la manière des discours politiques habituels, comparant sa démarche à l'inverse de l'Apocalypse biblique (une échéance conceptuelle mais non datée) : pour lui, « ce n'est pas la fin des temps, c'est le temps de la fin ».

Il identifie un « triple crunch » pour la première phase : l'énergie (84 % de la consommation mondiale provenant de fossiles non renouvelables, dont l'extraction deviendra de plus en plus coûteuse en énergie et en argent jusqu'à ne plus être rentable), l'alimentation (appelant à devenir « locavore » et à réduire la consommation carnée au profit de la permaculture locale), et un « crunch démocratique ou civilisationnel » consistant à éviter la bascule vers la barbarie par ce qu'il nomme une « sophrologie politique » (l'entraide plutôt que l'affrontement avec ses voisins immédiats, une fois les grands réseaux numériques et sociaux disparus).

Il situe sa réflexion dans un cadre matérialiste plus géologique qu'économique, rappelant à un ancien dirigeant trotskiste (Alain Krivine) que « ce qui va tuer le capitalisme, c'est pas la lutte des classes, c'est la géologie » : environ 80 % des richesses consommées provenant du sous-sol (énergies fossiles, minerais, terres rares dont 90 % sont actuellement fournies par la Chine), leur raréfaction progressive rendra l'extraction de moins en moins rentable. Il évoque également les risques de crises économiques et financières classiques (citant la crise de 2008 et l'évaporation de 15 000 milliards de dollars en quelques mois) comme facteurs aggravants pouvant se combiner à la crise écologique, tout en insistant sur le caractère inédit de la situation actuelle : un système mondialisé si interconnecté (une douzaine de « hubs » critiques : énergie, santé, eau, électricité, sécurité) que la rupture d'un maillon important pourrait ne pas pouvoir être compensée.

Il mobilise le concept de « limites planétaires » (neuf frontières écosystémiques dont plusieurs seraient déjà dépassées de façon jugée irréversible) et la théorie du « donut » de l'économiste britannique Kate Raworth (un espace de viabilité entre un plafond écologique à ne pas dépasser et un plancher socio-économique minimal en dessous duquel on meurt), pour justifier son pessimisme quant à la capacité de la « Sainte Trinité » du discours dominant (plus de croissance, plus de technologie, plus de marché) à éviter l'effondrement — il estime au contraire que la poursuite de cette fuite en avant accélérera son avènement.

Il explique le déni généralisé face à cette perspective par une explication de psychologie évolutive : l'espèce humaine se serait adaptée, sur environ un million d'années, à trois « prégnances » fondamentales (la reproduction, la faim, la peur des prédateurs), mais n'aurait développé aucun mécanisme cognitif pour appréhender une quatrième prégnance nouvelle — la capacité d'autodestruction de l'espèce à l'échelle planétaire — un phénomène qu'il qualifie, en reprenant le philosophe Günther Anders, de « supraliminaire » : structurellement impossible à se représenter mentalement, tant individuellement que collectivement. Il ajoute que l'Occident traverse depuis 80 ans une période de paix et d'abondance matérielle rare dans l'histoire, ce qui rendrait la population des pays riches (dont il documente l'empreinte écologique très supérieure à leur territoire, prenant l'exemple de Paris totalement dépendante de l'extérieur pour son alimentation et son énergie) particulièrement mal préparée à concevoir une telle rupture.

Il rejette explicitement la proposition paradoxale du philosophe Jean-Pierre Dupuy (le « catastrophisme éclairé », selon lequel croire fermement que la catastrophe est certaine permettrait justement de l'éviter), la jugeant trop contre-intuitive pour convaincre qui que ce soit tant que subsiste l'idéologie du bonheur par le marché et la croissance — concluant que ce déni persistera « jusqu'à la fin ». Il défend néanmoins son propre engagement en évoquant une « éthique négative » (modeste) : non pas prétendre éviter l'effondrement, mais réduire le nombre de morts, réparer les blessures et préparer la reconstruction, à l'échelle locale plutôt que par des solutions technocratiques globales — citant les exemples de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, du Rojava kurde (une biorégion cosmopolite et paritaire résistant depuis 2014 malgré les bombardements) et de zones du Kerala en Inde comme modèles embryonnaires de « biorégions » ou « écovillages » fondés sur des savoir-faire locaux et des low-tech.

Il défend une thèse contre-intuitive selon laquelle les pays du Nord, malgré leur avance technologique, seront paradoxalement plus vulnérables à l'effondrement que les pays pauvres du fait de leur dépendance totale à la mondialisation, citant l'Albanie (où subsistent une agriculture paysanne et la traction animale) comme le pays européen le plus « résilient ». Il illustre par un exemple volontairement provocateur sa proposition de politiques anticipatrices : préparer dès aujourd'hui, plutôt que la voiture électrique, le développement d'un cheptel de chevaux de trait (actuellement 200 000 en France, contre les 3 à 4 millions qu'il jugerait nécessaires en 2035), reconnaissant qu'un tel programme politique serait immédiatement disqualifié par le système politique et économique actuel, structuré par une compétition permanente pour les places qui élimine toute pensée jugée trop hétérogène.

Il anticipe pour la phase d'« intervalle de survie » plusieurs dynamiques de « démondialisation », « décomplexification » (simplification radicale de la division du travail, actuellement très poussée avec des dizaines de milliers de métiers), « déstratification » (resserrement des inégalités de revenus, les riches perdant leur capacité à s'enrichir disproportionnellement) et « désegmentation » (recul de la différenciation sociale par le style et la consommation ostentatoire, faute de moyens matériels pour l'entretenir). Il défend l'organisation de la reconstruction autour de petits groupes d'environ 500 personnes maximum, taille jugée suffisante pour réunir des savoir-faire diversifiés (naturalistes, artisans techniques) tout en permettant des relations interpersonnelles directes, au-delà de laquelle des institutions formelles (justice, forces de l'ordre) deviennent nécessaires pour éviter la vengeance privée — il illustre ce principe par une anecdote sur l'utilité « inutile » mais essentielle des loups dans un parc national italien, comme métaphore de la valeur de la beauté et du lien plutôt que de la seule utilité matérielle.

Il propose enfin, en s'inspirant du rationnement britannique de l'après-guerre, un programme de « rationnement » en nature (quotas individuels d'eau, de nourriture, d'énergie) comme forme de protection sociale authentiquement solidaire, opposé au système actuel qu'il qualifie de « rationnement le plus injuste qui soit » (les pauvres se serrent la ceinture pendant que les riches consomment sans limite) — illustré par sa critique de l'écotaxe, inefficace pour dissuader les riches motorisés en SUV mais pénalisante pour les pauvres. Il conclut sur la nécessité de proposer un récit collectif désirable plutôt qu'un catastrophisme paralysant, résumé par la formule « moins de biens, plus de liens », et sur l'importance de cultiver la beauté et la poésie comme conditions de sens face à cet avenir.

Excerpts

Sur la définition du moment historique plutôt que conceptuel de l'effondrement :

“« Ce n'est pas du tout la fin des temps, c'est le temps de la fin, on pourrait dire c'est même : c'est pas la fin du monde, c'est le monde de la fin. On y est déjà, et c'est un phénomène donc historique et non pas conceptuel. »”

Sur l'impossibilité cognitive de se représenter l'effondrement :

“« C'est ce que le philosophe Günther Anders appelle un phénomène supraliminaire, c'est-à-dire c'est impossible à imaginer, ça échappe à nos connexions neuronales [...] notre cerveau n'est pas câblé pour ça, donc c'est impossible d'y penser, aussi bien individuellement que collectivement. »”

Sur l'injustice du système de rationnement actuel :

“« Contrairement à ce que croient les gens, on est déjà dans un système de rationnement : en gros les pauvres se serrent la ceinture et les riches font ce qu'ils veulent [...] c'est le rationnement le plus injuste qui soit. »”