Todd, Emmanuel
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Todd présente sa lecture de la guerre en Ukraine à partir de son dernier ouvrage : il estime que les objectifs russes ont évolué depuis 2022 (protection des populations du Donbass, changement de régime à Kiev, neutralité ukrainienne) vers une ambition plus large — annexer environ 40 % du territoire ukrainien (la « Nouvelle Russie » jusqu'à Odessa) et obtenir un État neutralisé. S'appuyant sur des graphiques démographiques comparant les populations mobilisables, il avance que la Russie aurait choisi d'accélérer la guerre précisément en raison du déclin démographique attendu de sa population jeune dans les cinq années à venir, et que le rapport de force démographique OTAN-Russie (environ 7 contre 1) rend à la fois une invasion russe de l'OTAN et une offensive occidentale contre la Russie irréalistes.
Il développe une explication de la résistance ukrainienne par la fuite massive des classes moyennes russophones vers la Russie plutôt que vers l'Ouest, un phénomène qu'il présente comme une découverte centrale de son livre expliquant l'affaiblissement politique de l'Ukraine russophone au profit du nationalisme le plus dur de l'Ukraine occidentale. Il attribue une responsabilité importante aux États-Unis (révolution orange de 2005) et à l'Union européenne (crise de Maïdan de 2014, sommant l'Ukraine de choisir entre accords commerciaux européens et russes) dans l'instrumentalisation géopolitique de ce nationalisme.
Il expose la thèse centrale de son livre : l'existence de deux « Occidents » distincts selon leurs structures familiales — un Occident libéral anglo-saxon (famille nucléaire absolue, individualisme) et un Occident autoritaire germanique (famille souche, hiérarchie), le nazisme et le libéralisme moderne étant tous deux, selon lui, des produits authentiquement occidentaux. Il relie le décollage économique de l'Europe du Nord au protestantisme (en suivant partiellement Max Weber), qu'il présente comme ayant inventé la nation moderne via la traduction des textes sacrés en langues vernaculaires, et développe une théorie en trois stades de la sécularisation qu'il a élaborée avec Hervé Le Bras : le stade « actif » (pratique religieuse forte), le stade « zombie » (pratique effondrée mais structures morales et familiales persistantes) et un nouveau « stade zéro » qu'il dit avoir identifié pour ce livre, où toutes les valeurs héritées de la matrice religieuse (y compris les idéologies politiques qui en dérivaient, comme le communisme ou le nationalisme classique) ont disparu — le mariage homosexuel lui servant de marqueur technique daté de ce stade zéro plutôt que d'objet de jugement moral.
Il présente ce « nihilisme » du stade zéro — une déification du vide, se manifestant par la négation du réel et une pulsion de destruction — comme la clé explicative de la politique étrangère américaine et de ce qu'il appelle le « nihilisme macronien », affirmant y voir converger trois pôles (États-Unis, Ukraine, et dans une moindre mesure l'Europe) dans la guerre actuelle, qu'il interprète paradoxalement comme un « atterrissage dans la réalité » de la désindustrialisation occidentale. Il illustre le déclin américain par des indicateurs démographiques et sanitaires plutôt qu'économiques (remontée de la mortalité infantile et de la mortalité 20-40 ans, plus de 100 000 morts annuels par overdose d'opioïdes), qu'il juge plus fiables que le PIB — concept qu'il critique comme mesurant indifféremment production réelle et activités socialement négatives (prisons, avocats, lobbying). Il relève également, données à l'appui, un effondrement du niveau éducatif américain malgré la massification de l'enseignement supérieur, et un déficit structurel d'ingénieurs et de techniciens aux États-Unis comparé à la Russie, qu'il attribue à une financiarisation de l'économie détournant les élites de la production réelle.
Il révise dans ce livre son analyse antérieure du Brexit et de l'élection de Trump : loin d'y voir un retour salutaire du sentiment national ou une prise de conscience des classes dirigeantes face au malaise des classes populaires, il conclut que ces événements ont plutôt accentué le ressentiment des classes supérieures éduquées envers les classes populaires, signe pour lui d'une désintégration de l'idée nationale plutôt que de sa résurgence — et que le Brexit reflétait en réalité le choix d'une fraction de l'oligarchie britannique pour un rattachement à l'oligarchie américaine plutôt qu'européenne. Il critique un establishment géopolitique américain qu'il nomme le « blob » (citant Robert Kagan et son épouse Victoria Nuland), coupé selon lui de toute matrice morale héritée du protestantisme et professionnellement intéressé au maintien des tensions internationales.
Il développe enfin une analyse de l'Occident comme « classe parasitaire » à l'échelle mondiale : la globalisation aurait établi un rapport économique complémentaire mais antagoniste entre l'Occident, spécialisé dans les activités tertiaires et consommateur net, et le reste du monde, producteur exploité — ce qui expliquerait, selon lui, l'échec des sanctions contre la Russie (le reste du monde ayant refusé de s'aligner) et le rapprochement idéologique d'une majorité de la population mondiale avec la Russie de Poutine plutôt qu'avec l'Occident, notamment sur les questions de genre et de sexualité qu'il perçoit comme culturellement étrangères à des sociétés à structures familiales patrilinéaires. Il conclut, avec une certaine gêne assumée, que les classes populaires occidentales elles-mêmes, en tant que consommatrices bénéficiant du travail sous-payé du reste du monde, participeraient structurellement à ce rapport d'exploitation — ce qui expliquerait en partie, selon lui, leur basculement politique vers la droite.
Excerpts
Sur le « stade zéro » de la religion comme cause de la crise occidentale :
“« C'est un stade où ce n'est pas simplement que les gens ne vont plus à la messe, c'est aussi que les valeurs qui organisent l'existence et la morale ont disparu [...] c'est dans cet état où il n'y a plus rien, c'est les années 2000 en gros en Occident, qu'on peut observer tous les processus de décomposition politique. »”
Sur le déclin américain lu à travers les indicateurs démographiques plutôt qu'économiques :
“« Il vaut mieux utiliser des statistiques démographiques et médicales plutôt qu'économiques [...] on obtient un taux de mortalité infantile américain qui devient supérieur au taux de mortalité infantile russe [...] ça devrait être la clé qui permet de dire : le roi est nu. »”
Sur l'Occident comme classe parasitaire mondiale :
“« L'idéologie du consommateur roi [...] a transformé les peuples d'Occident en plèbe, au sens tardif du mot plèbe dans un contexte romain, c'est-à-dire comme une classe parasitaire [...] si on perçoit nos milieux populaires comme vivant du travail sous-payé [...] du reste du monde, il est complètement logique qu'un monde populaire [...] extracteur de plus-value à l'échelle mondiale soit de droite. »”